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    Au croisement de la minuscule rue de Venise et de l'imposante rue Saint-Martin, épine dorsale du Quartier Beaubourg, se dresse l'une des plus anciennes fontaines de la capitale : la fontaine Maubuée. Rescapée d'un réseau de fontaines qui vit le jour, il y a bien longtemps, sur la rive droite de la Seine et qui ont presque toutes disparu.

     

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    Mentionnée dans des lettres patentes du 9 octobre 1392, lettres par lesquelles le roi Charles VI (1368-1422) tenta de faire cesser « les concessions particulières accordées ou usurpées sur les eaux de Paris. », elle était « adossée à une maison ».

    Cette maison était la propriété de la Ville de Paris qui la loua, au fil du temps, à différents notaires soit le notaire Levasseur (1600), le notaire Guy Remant (1620) et le notaire Jacques (1667).

     

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    Planche conservée à la BNF.

     

    Vers 1733, la fontaine fut reconstruite par les architectes, père et fils, Jean Beausire (1651-1743) et Jean-Baptiste Augustin Beausire (1693-1764) et décorée, pour l'occasion, d’un bas-relief qui représente un vase rocaille, entouré de roseaux et de plantes marines.

     

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    Située jadis dans le périmètre occupé par le Centre Georges-Pompidou, (dans une vieille rue Maubuée, ex rue Simon Le Franc qui n'existe plus), la fontaine Maubuée fut démontée en 1937 et entreposée, pendant une quarantaine d'années, dans un enclos attenant à l'église Saint-Julien-le-Pauvre, rue Galande, dans le 5e arrondissement de Paris. Elle a été remontée là où nous pouvons la voir aujourd'hui.

     

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    Sur cette photo datant de la fin du 19e siècle, on voit la fontaine avant son déplacement en 1937 et le nom rue « Maubuée ».

     

    Maubuée signifie « mauvaise buée », « mauvaise lessive », ou « malpropre ». Cela se rapporte à la piètre qualité des eaux qui l'alimentaient autrefois. Ces eaux venaient des sources de Belleville, via l'enclos du Temple, situé à quelques encablures, et le prieuré de Saint-Martin-des-Champs. Trop calcaires, ces eaux abîmaient le linge, au grand dam des lavandières du quartier.

     

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    Citée par le poète François Villon (1431-1463) en 1461, dans son Testament, la fontaine a subi les outrages du temps mais elle est encore debout.

     

    « A Maubuée sa gorge arrouse » (Qu’il (le passant) arrose sa gorge à la fontaine Maubuée).

     

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    Vers 1900, on pouvait lire « A la fontaine »dans le cartouche dominant le vase rocaille et un lampadaire à la fine silhouette éclairait l'endroit.

     

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    A l'entrée de la rue de Venise (il s'agit plutôt d'une ruelle dont le nom se réfère à la boutique d'un prêteur sur gages Lombard du XVIe siècle : l'Écu de Venise qui a disparu), cette fontaine est un précieux vestige du Moyen Âge, une sentinelle de la mémoire de Paris. Elle nous chuchote que la création des plus anciennes fontaines fut demandée par le roi Philippe Auguste (1165-1223), considéré comme l'inventeur de la Nation Française.

     

    Le symbole de la nef, emblème de la Ville de Paris et de la toute puissante Hanse des marchands de l'eau décore le côté de la fontaine donnant sur la rue de Venise.

     

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    Ce n'est pas facile à photographier, la rue de Venise est plongée dans l'ombre toute la journée.

     

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    La Hanse médiévale des marchands de l'eau fut l'héritière du pouvoir des Nautes, une confrérie de marchands bateliers qui appartenaient à la tribu gauloise des Parisii. Dans l'ancienne Lutèce, les Nautes avaient pour symbole une nef et leur puissance se concentrait autour d'un pilier sacré, le Pilier des Nautes dont les vestiges furent retrouvés, le 16 mars 1711, dans les fondations du maître autel de Notre-Dame de Paris, lors de fouilles entreprises avant la réalisation du Vœu de Louis XIII.

     

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    Reconstitution du « pilier » (14-37 après J.-C.), une colonne monumentale gallo-romaine qui fut érigée par les Nautes en l'honneur de Jupiter, sous le règne de l'empereur Tibère (42 avant J.-C- 37 après J.-C.)

     

    Haut de cinq mètres, le Pilier des Nautes était constitué de quatre dés de pierre, disposés sur un socle et ornés de bas-reliefs sculptés sur les quatre faces. Ces bas-reliefs représentent des dieux issus des panthéons latin et gaulois.

     

    Le panthéon latin évoque Jupiter, maître de l'Olympe portant le foudre et accompagné de son aigle tutélaire ; le dieu guerrier Mars arborant son manteau de général (paludamentum) ; le forgeron Vulcain (Volcanus) ; Mercure, dieu du commerce ; Fortuna, qui accorde la chance ; Vénus qui règne sur l'amour et favorise la fécondité ; les Dioscures Castor et Pollux, jumeaux sacrés et protecteurs des chevaux et des cavaliers.

     

    Le panthéon gaulois met en scène le dieu bûcheron Esus coupant les branches d'un arbre avec une serpe ; Cernunnos, le dieu cerf, maître des animaux de la forêt et parèdre de la Grande Déesse Mère ; Smertrios, le « Pourvoyeur », dieu de la guerre mais également dieu d'abondance et parèdre de la puissante Rosmerta, déesse à la corne d'abondance (cornucopia). Il présente aussi Tarvos Trigaranus, le taureau aux trois grues, créature magique accompagnée des « trois grues », les trois aspects de la déesse Lune (nouvelle lune, pleine lune, lune noire).

     

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    Cernunnos. Photo RMN.

     

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    Esus, le dieu bûcheron. Photo RMN.

     

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    Vulcain, le maître des forges divines. Photo RMN.

     

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    Tarvos Trigaranus, gardien des mystères de la sylve. Photo RMN.

     

    On peut contempler ces vestiges dans la salle du frigidarium des thermes du Musée de Cluny.

     

    La nef, indissociable du pouvoir des Nautes, est l'élément central des armoiries de Paris qui apparurent en 1190, au moment où Philippe Auguste partit pour la Terre Sainte.

     

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    Le roi décrivit « un écu dont le champ était de gueules, à la nef d'argent, au chef d'azur, semé de fleurs de lys d'or. » En héraldique, « gueules » désigne le rouge, couleur de l’oriflamme de Saint-Denis, étendard sacré des rois de France. « Gueules » évoque le sang versé pour la cause que l'on défend, le sang du sacrifice et du martyre. Le bleu du « chef d'azur » désigne quant à lui le manteau céleste et protecteur de la Vierge Marie et la couleur « officielle » du souverain de la France depuis le règne de Louis VII (1120-1180).

     

    Les fleurs de lys sont perçues comme le symbole de l'autorité royale à Paris, depuis le règne du roi Charles V (1338-1380).

     

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    Nef de Paris dominant l'une des entrées du Passage du Grand Cerf.

     

    Reconnues officiellement par Saint Louis, les armoiries de Paris connurent plusieurs transformations au fil du temps (évolution de la taille de la nef, de la forme des voiles, de la profondeur de celles-ci etc, mais aussi remplacement des fleurs de lys par des abeilles à l'initiative de Napoléon Ier et par « un semé d'étoiles » pendant la Seconde République.) Il fut même évoqué, à l'initiative de l'historien, poète, philosophe et homme politique Edgar Quinet (1803-1875), la mise en place d'un pigeon sur les dites armoiries après la guerre de 1870, les pigeons ayant rendu de grands services à la Nation pendant le conflit...

     

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    Blason de Paris sous le Premier Empire (1811-1814).

     

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    Blason pendant la Seconde République (1848-1852).

     

    Quant à la célèbre devise : « Fluctuat nec mergitur » qui signifie « Il est battu par les flots, mais ne sombre pas », elle accompagna la nef à partir du XVIe siècle et ne fut officialisée que le 24 novembre 1853 par arrêté du baron Haussmann alors préfet de la Seine !

     

    Avant l'apparition de la devise, le sceau de la Hanse était agrémenté de la sobre légende : « Sigillum mercatorum aquæ Parisius ».

     

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    Le blason actuel comporte des ajouts par rapport au blason plus ancien. Sous la devise, on aperçoit, de gauche à droite : la Croix de la Libération, la Légion d’Honneur et la Croix de Guerre de 1914-1918.

     

    L'écu est surmonté d'une couronne murale d'or à cinq tours crénelées et soutenu par deux branches de chêne et de laurier.

     

    Les armoiries de Paris ont connu un regain de popularité après les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan, devenant un emblème de résistance à la violence et au sang versé par les terroristes.

     


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    Fluctuat nec mergitur par Seth, artiste de Street Art (photo Elle.fr). Une locution latine qui revêt plus que jamais tout son sens...

    Et n'oublions pas que les couleurs de Paris : le bleu, le rouge et le blanc sont à l'origine du drapeau de la France. Après la prise de la Bastille, le marquis de La Fayette « insista » pour que Louis XVI arbore la cocarde tricolore. Une association censée symboliser une possible réconciliation entre le peuple et la monarchie...

     

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    Outre l'histoire de la nef de Paris, la fontaine Maubuée nous permet d'évoquer la rue de Venise, l'une des plus étroites de la capitale que l'on aborde en imaginant le Paris médiéval, profondément enfoncé dans ses ruelles. (Et je songe aussi à la rue du Chat-qui-Pêche, insolite venelle que nous traverserons dans un futur article...)

     

    La rue de Venise

     

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    La rue de Venise changea souvent de nom au fil du temps. Qualifiée, au XIIe siècle, de rue Erembourg, elle devint, quelques décennies plus tard, rue Hérambourg la Tréfelière puis rue Lingarière. Elle fut connue comme rue de la Plâtrière en 1280, rue de la Corroierie en 1303, rue Bertaut qui Dort en 1388, rue Plasteye au XVe siècle, rue Courroier, rue Couroirie et enfin rue de Venise en 1512 !

     

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    Comme la plupart des rues parisiennes, la rue de Venise fut fréquemment rebaptisée, les noms étant liés à des activités commerciales ou associés à des habitants qui jouissaient d'une certaine notoriété. Les gens avaient tellement l'habitude de voir les rues changer de nom qu'ils ne s'alarmaient guère ! Heureusement que cela s'est « calmé » car on ne peut qu'imaginer les complications aujourd'hui...

     

    On y trouvait autrefois un commerce de chiffons ; un marchand de vin réputé, à l'enseigne du Cerf Galant ; un petit restaurant, à l'enseigne du Port-de-Venise ; le recherché Écu de Venise du Lombard Prêteur sur Gages... et le célèbre cabaret de l'Épée de Bois. Dans ce lieu fameux, Mazarin (1602-1661) avait autorisé des réunions entre des musiciens de la cour et une compagnie de maîtres à danser, sous l'autorité d'un chef appelé Roi des Violons. Ces séances chantées et dansées furent à l'origine de la création de l'Académie Royale de Danse qui établit par la suite ses quartiers aux Tuileries puis à Versailles...

     

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    Si vous avez l'occasion de cheminer rue de Venise, n'hésitez pas à vous arrêter quelques instants devant la fontaine Maubuée, cette dame de pierre ancienne qui a « voyagé » dans Paris et dont les eaux ne coulent plus. Face à l'agitation qui règne sur le parvis du Centre Beaubourg, il est émouvant de la contempler et passionnant de songer à son histoire et à la symbolique dont elle est la gardienne.

     

    Il semble que la mairie envisage de la faire restaurer. J'espère que cela arrivera sans trop attendre...

     

    Bibliographie

     

    Amaury Duval: Les Fontaines de Paris, anciennes et nouvelles. Nouvelle édition, Paris: Bance aîné, 1828.

     

    Stanislas Lami : Dictionnaire des sculpteurs de l'école française au dix-huitième siècle. Paris : Honoré Champion, 1911.

     

    Théophile Lavallée: Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'en 1850. Paris: Hetzel, 1852.

     

    Félix et Louis Lazare : Dictionnaire administratif et historique des rues de Paris et de ses monuments. Paris, 1844.

     

    Jean de La Tynna : Dictionnaire topographique, étymologique et historique des rues de Paris, 1812.

     

    Gustave Pessard : Nouveau Dictionnaire Historique de Paris, 1904

     

    Comme certains aminautes me l'ont demandé, j'évoquerai Beaubourg avec grand plaisir dans le futur. J'ai de nombreux articles en préparation et Beaubourg en fait partie. En attendant de publier quelque chose à ce sujet, voici une photo prise en me trouvant à côté de la fontaine.

     

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    Elle évoque L'aventure de la couleur à Metz, une exposition centrée sur « l'incarnation de la couleur dans l’histoire de l’art moderne et contemporain, d’Henri Matisse à François Morellet » et elle est présentée dans la Grande Nef du Centre Beaubourg messin, du 24 février 2018 au 22 juillet 2019.

     

    La couleur, territoire infini d'émotions et de sensations... et tout au-dessus des toits de Paris, une créature de nuages...

     

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    Avec mes amicales pensées, en remerciant celles et ceux qui prennent plaisir à venir en cet espace. Je vous envoie de gros bisous !

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    A toutes les mamans et à ma maman chérie, envolée bien trop tôt mais dont l'amour est enraciné à jamais dans mon cœur, je souhaite une très belle fête !

     

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    Avec les fleurs chatoyantes et oniriques de l'artiste russe contemporain Igor Levashov...

     

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    Cet artiste au talent reconnu, internationalement, est né en 1964 près de Moscou. Il a étudié l'art dans de prestigieux établissements comme l'Institut Sourykoff à Moscou et l’Académie Royale Moderne de la Haye.

     

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    Fasciné par les possibilités de création qu'offrent les fleurs en leurs territoires mystérieux, il réalise, grâce à une palette intense et douce, fine et précieuse, des portraits de roses mais aussi de tulipes, d'iris, de magnolias, de lotus, de jonquilles, de digitales, de tournesols, d'arums, de coquelicots, de pavots etc... Sa peinture est tissée de notes élégantes et subtiles et ses œuvres, très recherchées, sont exposées dans nombre de musées et de galeries d'art à travers le monde : Russie, Hollande, Grèce, Angleterre, États-Unis...

     

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    Régalons-nous de ce florilège et si, à l'occasion de la Fête des Mamans, vous désirez contempler de « Délicieuses Maternités », vous pouvez cliquer sur le lien ci-dessous...

     http://chimereecarlate.over-blog.com/2018/05/delicieuses-maternites.html

     

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    Hugues Merle (1822-1881), peintre de genre et portraitiste, Affection maternelle, 1867.

     

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    Émile Munier (1840-1895), peintre académique spécialisé dans les scènes d'enfance, Tendres enlacements.

     

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    Gros bisous parfumés de tendresse, merci de votre fidélité !

     

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    Sous les grands platanes du Jardin du Luxembourg, entre les bosquets de l'Orangerie et les jardins privés du Sénat, on découvre une fontaine lovée dans les couleurs changeantes du ciel et des saisons. Elle est dédiée à Eugène Delacroix (1798-1863), maître du Romantisme en peinture.

     

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    Le monument domine un bassin rectangulaire posé sur un soubassement de marbre blanc et décoré de six ornements végétaux qui crachent des jets d'eau. Réalisé par Jules Dalou (1838-1902) entre 1886 et 1890, il se compose d'un buste de Delacroix et de trois allégories de bronze.

     

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    L’œuvre fut commandée par un comité privé, à l'initiative d'Auguste Vacquerie (1819-1895), poète romantique, journaliste, dramaturge et photographe. Ami intime de Victor Hugo (son frère Charles Vacquerie épousa Léopoldine Hugo en 1843 et mourut avec elle la même année), il fut un auteur couronné de succès et dirigea le journal « Le Rappel ».

     

    Le comité était constitué de Léon Bonnat, William Bouguereau, Jules Breton, Alexandre Cabanel, Jules Dalou, Paul Dubois, Paul Durand-Ruel, Alexandre Falguière, Ignace Henri Jean Fantin-Latour, Charles Garnier, Jean-Léon Gérôme, Ernest Meissonnier, Pierre Puvis de Chavannes, Henri Rochefort, Alfred Stevens et Richard Wallace.

     

    L’œuvre en bronze fut fondue par Pierre Bingen (1842-1908), suivant la technique de la cire perdue (je n'insiste pas sur cette technique, j'ai un article en préparation...). Quand elle fut achevée, Jules Dalou ne voulut pas la faire recouvrir d'une patine industrielle, préférant qu'une oxydation naturelle veine la peau des statues. Le monument fut inauguré le 5 octobre 1890, sous la présidence de Léon Bourgeois, ministre de l'Instruction Publique et des Beaux-Arts.

     

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    Le buste de Delacroix est appuyé sur une stèle au milieu du bassin. Artiste emblématique du courant Romantique, Delacroix insuffla dans le monde des arts un renouveau sans précédent. Il s'illustra notamment à l'occasion de l'Exposition Universelle de 1855 où sa force créatrice fut confrontée au néoclassicisme et au réalisme précurseur d'un autre « maître » : Jean-Auguste Dominique Ingres (1780-1867).

     

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    Au pied de la stèle, trois allégories évoquent le Temps (Saturne aux ailes puissantes), la Gloire (nue et sensuelle) et le Génie des Arts (Apollon couronné de laurier). La ronde des corps enchevêtrés est caractéristique du Romantisme, cette forme d'art qui traduit l'énergie du mouvement et exalte l'intensité des émotions.

     

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    Le dieu du Temps, vieillard ailé à longue barbe, soulève, dans le frisson vert doré du feuillage, la ravissante Gloire ou Renommée, quintessence de féminité, qui dépose les palmes de la célébrité devant le buste de l'artiste.

     

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    La scène devient virtuose, sous le regard du Génie des Arts, avatar d'Apollon, le dieu du soleil, qui applaudit de manière appuyée.

     

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    Entièrement fondée sur le mouvement, la vivacité, le dynamisme, la composition est l'émanation d'un puissant esprit baroque. Nous assistons à une scène d'enlèvement, celui de la Gloire par le Temps Saturnien, motif très apprécié dans l'art de la Renaissance, au XVIIe siècle et de nouveau en vogue dans le dernier tiers du XIXe siècle.

     

    L'inspiration de Jules Dalou s'enracine dans l'art de Versailles et plus particulièrement dans le groupe de François Girardon (1628-1715) et Thomas Regnaudin (1622-1706), intitulé Apollon servi par les nymphes. Réalisé en 1666 pour décorer la Grotte de Téthys (détruite en 1684) le groupe comprenait aussi les chevaux du soleil pansés par les tritons de Gilles Guérin (1611-1678) et les frères Marsy (Gaspard : 1624-1681 et Balthazar : 1628-1674).

     

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    Apollon servi par les nymphes, photo de User Plyd

     

    Jules Dalou s'inspira aussi du Saturne du bassin de l'Hiver et de l'Enlèvement de Proserpine par Pluton, un autre groupe de Girardon dont on admire la copie à Versailles, dans le Bosquet de la Colonnade.

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    Proserpine enlevée par Pluton. Photo de Coyau.

     

    Sa volonté fut de traduire le mouvement voluptueux qui anime les œuvres de Delacroix. Sculpteur émérite, il est connu pour diverses réalisations monumentales dans les jardins et sur les places de Paris. Je ne développerai pas ici son parcours artistique car ce n'est pas le propos de cet article mais en continuant de flâner dans le Jardin du Luxembourg on peut admirer d'autres œuvres de son cru comme : le Triomphe de Silène, une composition que j'adore... J'y reviendrai ultérieurement.

     

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    Biographie d'Eugène Delacroix

     

    Ferdinand Victor Eugène Delacroix naquit le 26 avril 1798. Il était le fils de Victoire Œben, fille du célèbre ébéniste de Louis XV et de Charles Delacroix (1741-1805), ministre plénipotentiaire aux Pays-Bas et préfet des Bouches-du-Rhône et de Gironde mais certains esprits bien renseignés lui attribuèrent un autre père, en l'occurrence l'illustre Talleyrand (1754-1838).

     

    Delacroix fit ses études au Lycée Louis-le-Grand (ancien Lycée Impérial). Il faillit s'orienter vers l'apprentissage de la musique mais il décida d'entrer, en octobre 1815, dans l'atelier de Pierre Guérin (1775-1843) et de suivre, en 1816, le cursus de l'École des Beaux-Arts.

     

    En août 1819, il posa pour le Radeau de la Méduse de Théodore Géricault (1791-1824), jouant pour l'occasion le rôle d'un naufragé au premier plan, tête penchée et bras étendu. Il s'enthousiasma pour la « manière » novatrice de son ami, considéré comme l'incarnation de l'artiste romantique.

     

    Il produisit quelques œuvres « alimentaires » entre 1815 et 1820 mais en 1822, il exposa au Salon la Barque de Dante ou Dante et Virgile aux Enfers qui révéla sa force créatrice et le fit connaître du public, en attisant le feu des critiques.

     

    Tout aussi admiré que violemment critiqué, il sut résister aux réactions impulsives, passionnées et ambivalentes qu'il suscitait et affirmer sa volonté d'éviter « l'académique ». En 1824, il exposa au Salon une œuvre intitulée Scène des Massacres de Scio.

     

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    Le tableau décrit les massacres perpétrés à Chios par les Ottomans, en avril 1822, lors de la guerre d'indépendance grecque et préfigure son œuvre la plus envoûtante : La Mort de Sardanapale (1828). Celle-ci fut considérée comme l'apogée, pleine de fureur et de sang, du romantisme pictural. Les critiques se déchaînèrent...

     

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     La mort de Sardanapale, esquisse

     

    « Eugène Delacroix est devenu la pierre de scandale des expositions. » (M. Vitet)

    « Que M. Delacroix se rappelle que le goût français est noble et pur et qu'il cultive Racine plutôt que Shakespeare. »

    « La majeure partie du public trouve ce tableau ridicule. » (Le Moniteur universel) « L'œil ne peut y débrouiller la confusion des lignes et des couleurs... Le Sardanapale est une erreur de peintre. »

    « Ses œuvres ne sont que des tartouillades. » (Delécluze).

     

    Victor Hugo répondit à ses détracteurs : « Ne croyez pas que Delacroix ait failli. Son Sardanapale est une chose magnifique et si gigantesque qu'elle échappe aux petites vues. Du reste, ce bel ouvrage, comme beaucoup d'autres ouvrages grands et forts, n'a point eu de succès près des bourgeois de Paris. Sifflets de sots sont fanfares de gloire. » (Lettre à Victor Pavie du 3 avril 1829)

     

    Tout au long de sa carrière, malgré l'hostilité d'une partie des membres de l'intelligentsia des arts, Delacroix reçut d'importantes commande : lithographies, portraits, scènes de batailles gorgées du souffle épique qui l'animait.

     

    En 1826, il présenta La Grèce sur les ruines de Missolonghi et en 1831, La Liberté guidant le Peuple dont je vous ai proposé une approche dans un article consacré aux Journées du Patrimoine et qui témoigne de son impressionnante « fécondité » artistique. La même année, il fut décoré de la Légion d'Honneur.

     

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    La Grèce sur les ruines de Missolonghi

     

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    La Liberté guidant le Peuple

     http://maplumefeedansparis.eklablog.com/journees-du-patrimoine-2013-a99061737

     

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    Jeune orpheline au cimetière, tableau réalisé en 1824 lors des scènes préparatoires pour les Massacres de Scio.

     

    Les voyages nourrirent son inspiration. Il découvrit l'Angleterre en 1825, le Maroc, l'Algérie et l'Espagne en 1832, la Belgique et la Hollande en 1839, l'Allemagne en 1850...

     

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    Il décrivit, dans ses carnets de croquis, un Orient gorgé de fièvre et de parfums et donna un aspect concret à des scènes qui avaient été jusque là fantasmées. Les commandes continuèrent d'affluer et le 5 juillet 1846, il fut promu Officier de la Légion d'Honneur. (Il devint Commandeur en septembre 1855.)

    Il réalisa des décors pour les principaux monuments de Paris : bibliothèque de la Chambre des Députés (1838), bibliothèque du Sénat (1840-1846), bibliothèque du Palais-Bourbon (terminée en 1847), décoration de la chapelle des Saints-Anges à l'église Saint-Sulpice (1849-1861), partie centrale du plafond de la Galerie d'Apollon au Louvre (1850-1851), décoration des salons de l'Hôtel de Ville (1851-1854)...

     

    Artiste érudit, peintre d'histoire, portraitiste et décorateur émérite, Delacroix a produit une œuvre étonnante où s'imposent les tourments de l'âme et les passions humaines.

     

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    La bataille de Nancy, 1834, au sujet de la mort de Charles le Téméraire (1433-1477).

     

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    Femmes d'Alger dans leur appartement, 1834.

     

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    La Bataille de Taillebourg (21 juillet 1242), 1837.

     

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    Combat de chevaliers dans la campagne, vers 1825.

     

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    Médée furieuse, 1838.

     

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    La profondeur psychologique des personnages, les lignes fougueuses, la puissance narrative du décor et l'utilisation exacerbée des effets de lumière ont décontenancé nombre de ses contemporains et suscité les jalousies mais aussi recréé les codes de la peinture et repoussé les limites de la couleur et du dessin. Toute sa vie, Delacroix a poursuivi ses expériences et même à la fin, malgré les cellules cancéreuses qui lui rongeaient la gorge. Ce maître de la peinture méritait donc amplement l'hommage offert par Jules Dalou et ses contemporains.

     

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    Homme d'État, avocat, historien, journaliste et critique d'art, Adolphe Thiers (1797-1877) écrivit à son sujet dans le Constitutionnel : « L'auteur a, outre cette imagination poétique, qui est commune au peintre comme à l'écrivain, cette imagination de l'art, qu'on pourrait en quelque sorte appeler imagination du dessin, et qui est tout autre que la précédente. Il jette ses figures, les groupes, les plie avec la hardiesse de Michel-Ange et la fécondité de Rubens. Je ne sais quel souvenir des grands artistes me saisit à l'aspect de ce tableau; j'y retrouve cette puissance sauvage, ardente mais naturelle, qui cède à son propre entraînement. (...) Je ne crois pas m'y tromper, Monsieur Delacroix a reçu le génie. »

     

     

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    Focus sur deux œuvres d'Eugène Delacroix

     

    Il s'agit d'extraits de dissertations réalisées pendant mes études d'Histoire de l'Art et d'Archéologie à l'Université Michel de Montaigne-Bordeaux III.

     

    La Barque de Dante ou Dante et Virgile aux Enfers, Salon de 1822

     

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    « Aucun tableau ne révèle mieux l'avenir d'un grand peintre », écrivit Thiers pour saluer la première œuvre présentée au Salon par le tout jeune artiste Delacroix.

     

    A l'époque de Delacroix, la France oscillait -déjà- violemment entre « l'ancien et le moderne », entre le repli sur soi et l'ouverture aux influences européennes, entre l'ultraroyalisme et le libéralisme bourgeois. En écho à ces contradictions, Delacroix exposa, au Salon de 1822, une œuvre monumentale se référant au chant VIII de l’Enfer tel qu'il apparaît dans La Divine Comédie de Dante. L’œuvre témoigne des nombreuses influences du maître soit le théâtre de Shakespeare, les poèmes d'Ossian, les écrits de Goethe, les romans de Sir Walter Scott, la poésie lyrique de Lord Byron...

     

    Virgile (couronné de laurier) et Dante (qui a la tête couverte de rouge) ont pris place dans une barque guidée par Phlégias ou Phlégyas, roi de Béotie condamné au Tartare par le dieu Apollon pour avoir mis le feu au temple de Delphes. Leur entreprise est ardue car les damnés du fleuve Styx s'agrippent à l'embarcation. La torsion des corps, la férocité qui émane des chairs blafardes et la puissance narrative des visages aux traits déformés (observez l'homme qui retient la barque avec ses dents, au premier plan à gauche) ont allumé la flamme de la révolution romantique et choqué nombre de contemporains de Delacroix.

     

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    La palette est sombre, l'atmosphère lourde et électrique, le fond de la scène se noie dans la brume et le ciel, comme l'eau, semble crépiter.

     

    Dante reconnaît, parmi les damnés, un de ses ennemis et rivaux nommé Filippo Argenti qui serait l'incarnation du pêché de la haine.

     

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    Les deux poètes représentent les artistes confrontés aux épreuves de la vie qui s'impose comme une impitoyable traversée. Les âmes errantes se pressent contre la barque, incarnation de l'espérance à l'image de l'art, la seule voie capable de réveiller les consciences.

     

    L’œuvre reflète les douleurs de la Révolution, les ambivalences de la Restauration et les spectres de l'Empire. Isolés, incompris, malmenés, les poètes résistent aux forces infernales grâce au pouvoir de l'imagination salvatrice.

     

    Le tableau traduit aussi le désespoir amoureux de Delacroix et sa détresse face aux difficultés financières qui ont suivi la mort de ses parents mais la littérature, la musique et la peinture ont pu lui offrir une forme de consolation.

     

    Dante et Virgile aux Enfers a allumé le signal de la révolution romantique et les imposantes dimension du tableau ont « anobli le thème littéraire tenu jusque-là pour secondaire dans l’art académique. Delacroix l’élève haut dans la hiérarchie des genres. »

     

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    Nouveau langage artistique, à contre-courant de l'Académisme, le Romantisme traduit, avec une fougue irrépressible, les sentiments de celui qui peint. L'imagination et le désir de s'exprimer guident l'artiste et son vocabulaire pictural se laisse hanter par les brumes du rêve. Il explore la folie, la peur, le doute, la fièvre et l'angoisse d'aimer. Il affronte, à travers la torsion du dessin et la ronde envoûtée des couleurs, la puissance sauvage de la Nature. Le Fantastique devient l'un des thèmes majeurs de la période romantique (J'aurais l'occasion de vous en reparler en abordant le thème du Romantisme Noir mais j'ai beaucoup d'autres articles en préparation que je publierai avant...).

     

     

    La Mort de Sardanapale

     

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    Ode à la fusion de la couleur et de l'arabesque, l’œuvre traduit avec fougue le sens de la liberté et l'audace artistique qui animèrent continuellement Delacroix.

     

    Fasciné par le Sardanapale de Lord Byron, drame publié en 1821 en Angleterre et traduit en France en 1822, il mit sa palette au diapason avec l'énergie fluctuante des courbes et des lignes.

     

    Assiégé par ses ennemis, Sardanapale décide de se donner la mort, au cœur de son palais, de manière grandiloquente et voluptueuse. L’œuvre est un déferlement de feu, de corps nus enchevêtrés, de luxe et de sauvagerie. Tout se mêle en ce lieu : les épouses et les esclaves, les soldats, les pages, les chevaux et les chiens, les tissus, l'or et les joyaux qui éclatent en gouttes de sang dans une impitoyable lumière. Delacroix l'alchimiste unit, dans l'athanor de tous les possibles, ce qui a nourri sa technique et stimulé le flux de ses émotions les plus vives : les tableaux des maîtres flamands, italiens, français et anglais, les miniatures en vogue dans l'ancienne Perse, les fulgurances de l'art étrusque, les coutumes réelles et fantasmées de l'Inde des Maharadjahs...

     

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    Immobile et drapé de blanc, Sardanapale domine la scène. Bourreau surhumain, meurtrier de ce qui lui a donné tant de plaisir, il est à la fois sultan et statue antique, point d'ancrage dans un geyser de théâtralité. Pendant qu'il trône sur un lit à têtes d’éléphant dorées, incrusté de joyaux et couvert d’une somptueuse étoffe écarlate, les flammes dévorent ce qu'il a chéri. L'audace est partout. La sensualité et la sexualité triomphent dans les spasmes de lumière, la torsion des corps, les coulées d'ombre et les formes accidentées, les plans tronqués, les diagonales vertigineuses qui scarifient le tableau pour le faire saigner.

     

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    Certains gardes égorgent des femmes à la peau nacrée et aux chevelures opulentes pendant que d'autres beautés se donnent elles-mêmes la mort. Profondément riche et hallucinée, la palette de l'artiste attise l'effroi du spectateur entre veloutés rose pâle, frissons laiteux et rouges chatoyants qui éclatent à la surface de l’œuvre.

     

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    Pendant de longs mois et à travers de nombreuses études préparatoires, Delacroix a analysé avec frénésie les possibilités de chaque corps, les torturant et les érotisant jusqu'à la rupture. Il nous offre ici sa vision complexe et subversive de l'Orientalisme et de l'Antiquité, sujet à la mode suite aux fascinants voyages de Champollion et de Vivant Denon. L'Égypte et la Perse ainsi que les grandes cités de l'Orient hellénisé (Palmyre, Petra, Baalbek...) offrirent aux artistes un profond creuset d'inspiration que Delacroix sut brillamment réinterpréter.

     

     

    Bibliographie

     

    ALLARD Sébastien, Dante et Virgile aux Enfers, Éditions de la Réunion des musées nationaux, Les dossiers du Musée du Louvre, Paris, 2004.

     

    BAUDELAIRE Charles, L’Art Romantique, Paris, Garnier-Flammarion, réédition 2001.

     

    BERREBI Eric-Henry, "Sardanapale ou l’impossible étreinte. L’écrit – voir. Figures de la mort", in Revue d’Histoire des Arts, 1986, n°8.

     

    JOBERT Barthélemy, Delacroix, Paris, Gallimard, 1997.

     

    JOHNSON Lee, The Paintings of Eugène Delacroix, Oxford, 1981.

     

    JULLIAN Philippe, "Delacroix et le thème de Sardanapale", in Connaissance des Arts, Avril 1963.

     

    MARTIN-FUGIER Anne, Les Romantiques, Paris, Hachette coll. « La vie quotidienne », 1998.

     

    POMAREDE Vincent, Eugène Delacroix, La Mort de Sardanapale, Éditions de la Réunion des musées nationaux, Service culturel Musée du Louvre, Collection Solo, Paris, 1998.

     

    RIOUX Jean-Pierre et SIRINELLI Jean-François (dir.), Histoire culturelle de la France, tome III, « Lumières et Liberté », par Antoine de BAECQUE et Françoise MELONIO, Paris, Seuil, 1998.

     

    SERULLAZ Maurice, Delacroix, Paris, Nathan, 1981.

     

    WAHL Marcelle, Le mouvement dans la peinture, 1955.

     

    Collectif, Les années romantiques. La peinture française de 1815 à 1830, catalogue de l’exposition du Grand Palais, Paris, RMN, 1996.

     

     

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    Autoportrait au gilet vert, 1837.

     

    On peut admirer la maison-musée de Delacroix rue de Furstemberg (au numéro 6), dans le 6e arrondissement de Paris, près de l’église Saint-Germain-des-Prés.

     

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    Une Exposition Delacroix se tient au musée du Louvre, du 29 Mars 2018 au 23 Juillet 2018.

     

    « Le musée du Louvre et le Metropolitan Museum of Art s’associent pour organiser une exposition dédiée à Eugène Delacroix. Réunissant 180 œuvres, cette rétrospective relève un défi resté inédit depuis l’exposition parisienne qui commémorait en 1963 le centenaire de la mort de l’artiste. »

     

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    Je vous invite aussi à lire l'article de choix concocté par Alain Yvars sur son blog Si l'art était conté. Une approche passionnante de l'homme et de l'artiste qu'était Delacroix. Merci Alain !

     

    http://www.httpsilartetaitconte.com/archive/2018/05/13/eugene-delacroix-ecrivain-6051158.html

     

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    Recevez mes plus douces pensées d'amitié en ce mois de moi, gros bisous et merci de vos belles présences...

     

    Plume

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    38 commentaires
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    Aux Tuileries, à Versailles, à Marly, à Sceaux..., dans une infinité de parcs et de jardins s'ébattent, au rythme capricieux des saisons, deux célèbres personnages de la mythologie gréco-romaine.

     

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    A Sceaux, dans les Hauts de Seine, près du bassin de l'Octogone, dans une partie agréablement boisée du domaine qui entoure le château musée de l'Île de France, Apollon saisit Daphné qui se cambre dans un essai de fuite. L’œuvre est un moulage de pierre créé dans la deuxième moitié du XVIIe siècle à partir d'un marbre conservé dans l'Orangerie locale et qui n'est pas accessible. Ce marbre reproduit une sculpture de Gian Lorenzo Bernini, dit Le Bernin (1598-1680).

     

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    Photo RMN

     

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    Photo RMN

     

    En 1622, le Cardinal Scipione Caffarelli-Borghèse (1577-1633) commanda cette œuvre éperdument baroque et le groupe original, achevé en 1625 et illustrant un passage des Métamorphoses d'Ovide (43 avant J-C-17 ou 18 après J-C), se laisse admirer à la Galerie Borghèse de Rome.

     

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    Le mouvement suscité par les lignes foisonnantes et les corps en déséquilibre happe le regard.

     

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    Daphné est une nymphe, fille du dieu fleuve Pénée et de la déesse Terre.

     

    Après avoir vaincu le monstrueux serpent Python, Apollon rencontra Cupidon sur le bord du chemin. Il se vanta de sa réussite en raillant les sortilèges du chérubin. Piqué au vif, Cupidon décocha deux flèches, l'une, en or, sur Apollon qui s'éprit de la ravissante Daphné, et l'autre, en plomb, dans le cœur de la nymphe. Elle en éprouva de la répulsion pour les plaisirs charnels mais Apollon la poursuivit de ses assiduités. Épuisée, Daphné sollicita l'aide de son père et le dieu fleuve la métamorphosa en un bosquet de laurier rose (rhododaphné). Apollon la désigna alors comme son arbre sacré.

     

    « (...) Une lourde torpeur envahit ses membres, une mince écorce ceint sa délicate poitrine, ses cheveux poussent en feuillage, ses bras s'allongent en rameaux ; ses pieds, il y a un instant, si rapides sont fixés au sol par de solides racines, la cime d'un arbre occupe sa tête ; de sa beauté, ne demeure que l'éclat.

     

    Phébus, cependant, brûle de la même passion, la main droite posée sur le tronc, il sent encore, sous la nouvelle écorce, battre le cœur ; entourant de ses bras les rameaux - qui étaient les membres de Daphné - il étouffe le bois de baisers ; mais les baisers du dieu, le bois les refuse. Alors le dieu lui dit : " Puisque tu ne peux être ma femme, tu seras, du moins, mon arbre " ; laurier, tu pareras toujours ma chevelure, ma cithare, mon carquois ; (...) Péan avait fini de parler; alors le laurier inclina ses jeunes rameaux et on le vit agiter sa cime comme une tête. » (Péan est une épiclèse, c'est à dire une épithète associée à Apollon. )

     

    Apollon rattrape Daphné au moment où débute la métamorphose. La nymphe lève les bras. L'écorce l'enveloppe jusqu'aux hanches et son corps dessine une arabesque souple et passionnée. Son sang devient sève et sa peau, ses doigts, sa chevelure se changent en feuilles ondoyantes. Simultanément, une expression d'effroi se lit sur son visage. Apollon saisit sa taille d'une main mais il ne peut la faire revenir à son humanité.

     

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    Photo de Alvesgaspar

     

    La sculpture du Bernin est une œuvre de jeunesse qui appartenait à un ensemble de quatre statues et groupes sculptés. Elle était placée de telle sorte que les visiteurs découvraient Apollon de dos, s'élançant à la poursuite de la nymphe qui commençait à se métamorphoser.

     

    La présence de ce groupe sensuel et païen dans la villa du cardinal fut « justifiée » par un adage composé en latin par le cardinal Maffeo Barberini, futur pape Urbain VIII. Des mots gravés sur la base et disant : « Celui qui aime à poursuivre les formes fugaces du plaisir ne trouve que feuilles et fruits amers sous sa main. » Il fallait bien se justifier, en effet... Sourires !

     

     

    Au fil des siècles, le mythe d'Apollon et de Daphné a profondément inspiré les artistes...

     

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    Apollon et Daphné sont représentés à Pompéi, dans la Maison de l'Éphèbe, vers 70 après J.-C.

     

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    On les retrouve dans les pages d'un recueil de sonnets italiens datant du XVe siècle.

     

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     Ils s'ébattent dans un tableau du peintre Antonio del Pollaiuolo (1429/33-1498), réalisé entre 1470-1480 et conservé à la National Gallery de Londres.

     

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    J'aime beaucoup cette représentation de Daphné en argent ciselé, surmontée par une ramure de corail. Cet ornement de table fut créé, vers 1550, par Wenzel Jamnitzer (1507/08-1585), un célèbre orfèvre de Nuremberg. On peut l'admirer au Musée National de la Renaissance, à Écouen.

     

    L'artiste décrit le moment où s'opère la métamorphose de Daphné. L’œuvre élégante et influencée par la statuaire antique révèle aussi le goût des artistes de la Renaissance pour l’exotisme et les univers marins.

     

    Daphné repose sur un socle décoré de têtes d’anges et de mufles de lion d'où émergent des fragments de roches métamorphiques. Un certain mystère entoure cette pièce d'argenterie. Était-elle un luxueux centre de table associé aux armoiries d'un prince germanique, un ustensile médiéval appelé « languier » où l’on suspendait des « langues de serpent », dents de requin fossilisées utilisées pour détecter le poison, ou une « merveille », (mirabilia) recherchée par des collectionneurs?

     

    Pêché en grande profondeur en Méditerranée, le corail rouge était réputé pour ses vertus prophylactiques. On le considérait comme une espèce étrange qui oscillait entre végétal et minéral. Très apprécié pour sa beauté, il était fréquemment utilisé dans les arts à la Renaissance.

     

     

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    Apollon et Daphné par Paolo Caliari dit Véronèse (1528-1588), entre 1560 et 1565.

     

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    Apollon et Daphné par Pierre Paul Rubens (1577-1640).

     

    Cette huile sur bois conservée au musée Bonnat-Helleu, le musée des Beaux-Arts de Bayonne, est une étude réalisée en vue d'une commande pour le roi Philippe IV d'Espagne. On y retrouve les principales qualités artistiques de Rubens soit l'intensité du mouvement, le lyrisme narratif, les couleurs bruissantes.

     

     

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     A Versailles, Apollon et Daphné d'Antoine Coypel (1661-1722) se laissent admirer parmi les joyaux du Salon de Mercure.

     

     

    Aux Tuileries, Apollon et Daphné s'animent au-dessus du bassin de l'exèdre sud, dans leurs atours de marbre blanc et semblent prendre leur élan.

     

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    Daphné poursuivie par Apollon et d'Apollon poursuivant Daphné.

     

    Le dieu du soleil, sculpté par Nicolas Coustou (1658-1733), et la nymphe des bois, réalisée par Guillaume Coustou (1677-1746), ornèrent, vers 1713–1714, un des bassins des Carpes du Parc de Marly. En 1798, on les plaça dans l'exèdre Sud des Tuileries où ils demeurèrent jusqu'en 1940.

     

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    On les installa après la guerre au musée du Louvre où ils sont conservés.

     

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    Apollon

     

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    Daphné

     

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    Apollon et Daphné, 1625, par Nicolas Poussin (1594-1665).

     

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    Apollon et Daphné, 1681, par le peintre baroque Carlo Maratta (1625-1713).

     

     

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    Apollon et Daphné, 1702, par Paolo de Matteis (1662-1728), peintre baroque italien.

     

     

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     Apollon et Daphné par René-Antoine Houasse (1645-1710), peintre décorateur du Grand Siècle et l'un des plus fidèles collaborateurs de Le Brun aux Tuileries et à Versailles.

     

     

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    Cet éventail du XVIIIe siècle, conservé au Musée des Arts Décoratifs de Bordeaux, nous offre, par ses couleurs précieuses et son dessin raffiné, sa vision plus apaisée du mythe d'Apollon et Daphné.

     

     

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     Toujours sur le même thème, le Département des Arts Graphiques du Louvre conserve cette jolie miniature signée Jean-Honoré Fragonard (1732-1806).

     

     

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     Au musée Calvet à Avignon, on peut admirer ce tableau de l'école romaine du XVIIIe siècle, attribué à Pietro Bianchi (1694-1740) et très apprécié des historiens d'art pour la qualité de ses couleurs.

     

     

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     Ce bas-relief montrant Daphné surprise par Apollon provient de l'ancienne Folie de la Bouëxière, autrefois située dans le 18e arrondissement de Paris. Réalisé par Sébastien-Nicolas Adam (1705-1778), il est aujourd'hui conservé au Musée Carnavalet.

     

     

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    Apollon et Daphné par Francesco Trevisani (1655-1746), peintre italien représentatif du Baroque tardif. L’œuvre est conservée au Musée de l'Ermitage.

     

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    Apollon et Daphné par le graveur néerlandais Pieter Van Gunst (1659-1731).

     

     

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    Apollon et Daphné par Michele Rocca (1671-1751), peintre baroque italien.

     

     

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    Apollon et Daphné par le portraitiste et peintre d'histoire Jean-François de Troy (1679-1752). La sensualité de l’œuvre est remarquable !

     

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    Apollon et Daphné, 1736, par Jean-Étienne Liotard (1702-1789), peintre, pastelliste et miniaturiste orientaliste qui s'est inspiré de la sculpture du Bernin.

     

     

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     Apollon, Daphné et le dieu fleuve, père de Daphné, par le maître vénitien Giambattista Tiepolo (1696-1770), toile conservée à la National Gallery de Washington.

     

     

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     Apollon et Daphné, 1771, par Johann Heinrich Tischbein l'Ancien (1722-1789). L’œuvre se trouve au musée de Cassel en Allemagne. Le travail de métamorphose au niveau des mains de Daphné est particulièrement réussi.

     

     

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    Apollon et Daphné par le peintre italien néo-classique Andrea Appiani (1754-1817). L’œuvre est conservée à la Pinacothèque de Brera.

     

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     L'une de mes visions préférées du mythe d'Apollon et Daphné est sans conteste celle du peintre romantique et orientaliste Théodore Chassériau (1819-1856). Elle date de 1844.

     

    La transformation de Daphné est sublimée par les couleurs voluptueuses, la pureté des lignes, la grâce et le romantisme qui émanent de la composition. Le corps lunaire, chrysalide sensuelle sur fond de sylve, et l'attitude suppliante d'Apollon nous offrent un spectacle d'une troublante beauté.

     

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     Je suis également sous le charme de la composition de John William Waterhouse (1849-1917) : Apollon poursuivant Daphné, 1908.

     

    Le peintre, de sensibilité préraphaélite, nous livre une vision intime du mythe, centrée sur les jeux de regards et l'élégance des attitudes. La métamorphose s'opère dans un monde luxuriant où la femme devient une sorte de prêtresse épousant les forces de la Nature. Le tableau de Waterhouse révèle aussi une complexe attirance entre les personnages... On ne sent pas particulièrement de rejet mais des possibilités...

     

     

    La manière dont les artistes représentent Apollon et Daphné est très souvent renouvelée comme en témoignent les œuvres que nous contemplons.

     

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    Beauté formelle, conventionnelle et un brin glacée du couple, en 1810, par Robert Lefèvre (1756-1830), portraitiste et peintre d'histoire.

     

     

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     Ardeur et spiritualité avec Apollon et Daphné, en 1919, sous le pinceau d'Armand Point (1860-1932), le créateur de la Confrérie d'Hauteclaire à Marlotte, dans la forêt de Fontainebleau, un phalanstère d'art aux inspirations Symbolistes.

     

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    Daphné, imaginée par l'illustrateur de féerie et de fantasy Arthur Rackham (1867-1939).

     

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    Apollon et Daphné par George Spencer Watson (1869-1934), grand admirateur de l'art de la Renaissance Italienne, une course poursuite enflammée...

     

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    Apollon et Daphné, 1940, par le sculpteur allemand Arno Breker (1900-1991).

     

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    Apollon et Daphné, particulièrement « ravageurs » en 1969, dans la vision de l'illustrateur de fantasy Boris Vallejo, né en 1941.

     

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     Quelle intensité des regards et quel charme de la chair dans la représentation d'Apollon et Daphné par Hélène Knoop, une artiste norvégienne née en 1979 et inspirée par le Symbolisme et l'art de la Renaissance !

     

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    Apollon et Daphné, en état de transe onirique, par l'artiste surréaliste espagnole Beatriz Martin Vidal.

     

    Les relations d'Apollon et de Daphné, fascinantes, s'exercent à la fois dans le jardin et dans la sylve. Le mythe originel nous conte une histoire d'amour à la fois impossible et peut-être bien possible et l'on peut interpréter les rapports qui unissent le dieu et la nymphe de plusieurs manières.

     

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    Apollon et Daphné par Georges Patsouras (Ggaddict sur DeviantArt)

     

    -Daphné, victime d'un sort orchestré par le facétieux Cupidon (capable de donner autant que de reprendre, attention à ne pas contrarier ce sacré Chérubin!), est prise de frayeur à l'idée de vivre une passion charnelle avec Apollon. Elle s'échappe donc à travers la métamorphose, troquant son corps de femme contre une apparence végétale. L'amour ressenti par le dieu ne s'éteint pas pour autant...

     

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    -Daphné, à la fois nymphe et vierge n'a pas encore opéré les transformations naturelles de son corps de femme. Elle a peur de vivre les modifications liées à la perte de la virginité et demande l'aide de son père afin d'échapper à l'amant fougueux représenté par Apollon... Le soleil qui brûle le sang ! L'état végétal peut donc être assimilé à un état de chrysalide verte dans lequel Daphné prend le temps nécessaire à la maturation de ses désirs et de ses sentiments.

     

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    New Life par MrDexArts sur DeviantArt

     

    -Daphné incarne les cycles de la Nature... En tant que « femme verte », elle est l'un des avatars de la Grande Déesse des temps anciens. Elle se refuse d'abord aux désirs du dieu puis elle se livre lorsque celui la rejoint, sur un même plan d'initiation...

     

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    Tomasz Alen Kopera, artiste surréaliste né en 1976.

     

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    Séverine Pineaux, Les Amants de la Sylve.

     

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    Delphine Gache

     

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    Joséphine Wall, Nature's Embrace...

     

    A force de se poursuivre...wink2

     

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    Gros bisous et merci de votre fidélité !

    Plume

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