

Son corps s'anime et se fond, suivant les heures du jour, dans les frondaisons majestueuses du jardin du Luxembourg.

Ce bronze daté de 1852, que j'aime à imaginer comme une sorte de gardien des lieux, est une création d'Eugène Louis Lequesne (1815-1887) appelée « Faune dansant ».

Divinité champêtre latine, le faune est un avatar de Faunus, le dieu protecteur des bergers et des troupeaux et contrairement au satyre grec, que l'on affuble généralement d'un physique disgracieux, il affiche des traits fins et un corps sensuel et séduisant.


Reconnaissables à leur queue, leurs petites cornes et leurs sabots de bouc, les faunes sont de grands amateurs de musique et de danse. On leur attribue, à partir d'une conque marine, la création de la trompette.




Bondissant, léger, facétieux, le faune de Lequesne incarne les joies de la danse et le plaisir de répandre la musique, émanation de l'enthousiasme des dieux. La position de son corps est particulièrement harmonieuse dans le mouvement. Le célèbre romancier et poète Théophile Gautier (1811-1872) écrivit à son sujet : « C'est une œuvre de premier ordre. Son Faune musclé vigoureusement, mais sans exagération, est d'une anatomie irréprochable. »

Avec cette œuvre pleine de charme, bien accueillie par le public et les critiques d'art, Lequesne, élève du maître James Pradier (1790-1852) voulut rendre hommage au Faune dansant daté des IIIe ou IIe siècles avant J.-C et découvert à Pompéi en 1830.

Faune de Pompéi, image guidesvoyage.be
Construite à l'époque Samnite (IIIe-IIe siècle avant J.-C), la Maison du Faune est considérée comme l'une des plus imposantes demeure de Pompéi. Propriété d'un négociant en vins (on y a retrouvé une grande quantité d'amphores et d'emblèmes bachiques), elle est dotée d'un riche décor et abrite de magnifiques mosaïques. La plus célèbre de ces mosaïques représente l'étreinte érotique d'une nymphe et d'un faune, personnages traditionnels du cortège dionysiaque.

La statue du faune dansant fut exhumée lors des fouilles menées entre 1830 et 1832 par l'archéologue Antonio Bonucciente. Il s'agit d'une œuvre de bronze qui reposait sur un piédestal en marbre à l'extrémité septentrionale de l'impluvium. Elle est conservée au Musée National de Naples.

Le personnage du faune est considéré comme un gardien de la sylve où règne la magie des anciens dieux. Puissance bienveillante, il veille sur la fertilité des lieux et favorise l'expansion de la vie.
Créature joyeuse, jouisseuse, aux appétits sexuels débridés, le faune est un être mi-divin, mi-fantastique. Souvent représenté dans la peinture et la sculpture, il inspira aussi les poètes à l'instar de Rimbaud qui écrivit Tête de Faune en 1871.
« Dans la feuillée, écrin vert taché d'or,
Dans la feuillée incertaine et fleurie
De fleurs splendides où le baiser dort,
Vif et crevant l'exquise broderie,
Un faune effaré montre ses deux yeux
Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches
Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux
Sa lèvre éclate en rires sous les branches.
Et quand il a fui- tel qu'un écureuil-
Son rire tremble encore à chaque feuille
Et l'on voit épeuré par un bouvreuil
Le Baiser d'or du bois, qui se recueille »

Le poète, peintre des sensations, nous invite à entrer dans le monde secret, fascinant, mystérieux de la feuillée, loge de verdure et lieu intermédiaire entre les mondes, espace où la passion amoureuse, librement, peut s'exprimer.
Le faune est l'incarnation de cette passion érotique, de ce pouvoir de communion avec la Nature, flamboyante nature dont la puissance éclate à travers l'évocation parnassienne de la rouge carnation des fleurs.
La poésie parnassienne est associée à un groupe d'artistes aux personnalités emblématiques comme Leconte de Lisle, Catulle Mendès, Théophile Gautier, José Maria de Heredia... Le Parnasse, alchimie littéraire plutôt néo-classique se fonde sur la recherche de l'expression formelle. Censé entrer en concurrence avec la mélodie des sentiments, l'art du Parnasse est fait de constantes évolutions à travers lesquelles l'écriture, rapprochée constamment des arts plastiques, tisse une passerelle entre la plume du poète et le ciseau du sculpteur. Poésie bijou, savamment ciselée, elle n'en est pas moins attirante et reliée, à ses heures, aux énergies du cœur.

Dans le monde antique où la Nature était peuplée de divinités, il était d'usage d'accomplir certains rites avant de s'enfoncer dans un bois, de traverser une rivière ou de longer certaines forêts. On accomplissait des libations en versant du vin, du lait, du miel sur la terre ou on déposait des offrandes (morceaux de tissu, gâteaux, flacons remplis d'eau parfumée, mèches de cheveux... dans le creux d'un arbre ou sur la mousse) pour se concilier les faveurs des faunes, des satyres, des muses et des nymphes.
Les femmes demandaient aux nymphes et aux faunes de veiller sur leur fécondité et d'intercéder auprès des dieux pour qu'elles puissent concevoir des enfants en bonne santé. Elles sollicitaient aussi ces personnages « intermédiaires » pour emporter les maladies des personnes aimées.

La tradition des arbres à loques, toujours bien portante en France, en Europe et dans différentes parties du monde, peut être rapprochée de ces rituels antiques. Un arbre à loques est un arbre auquel on suspend des bandes de tissu, des rubans, des morceaux de papier et différents objets du quotidien dotés de vertus apotropaïques, -du grec apotropein, qui détourne le malheur et conjure les maléfices-, soit de petits ustensiles de cuisine, des lunettes, des boîtes de médicaments... L'esprit de l'arbre peut être assimilé à un faune protecteur, répondant aux vœux accrochés dans les branches ou glissés dans les anfractuosités de l'écorce. Certains arbres à loques sont appelés « faunes verts ».

Arbre à loques. Image bookofdante.wordpress.com


En 1902, Eugène Atget (1857-1927) immortalisa le faune dansant, gardien joyeux et voluptueux d'un musée jardin où les statues se font conteuses, sous les grands arbres, nous invitant à les écouter chuchoter et à nous rappeler, intimement, de ces forêts d'antan, labyrinthes profonds...

Merci de vos nombreux messages, de votre fidélité. Je pense à vous et vous embrasse bien affectueusement !
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