

Ce passage élégant, où règne une atmosphère hors du temps, traverse l'un des plus anciens quartiers de Paris: le Quartier Montorgueil-Saint-Denis. Même si vous le connaissez, je vous invite à redécouvrir sa belle architecture, ses ornements néoclassiques et les nombreuses boutiques d'artisanat moderne et vintage qu'il abrite.


Il n'est pas le plus décoré des passages de la capitale mais son charme est bien réel et chaque fois que je l'emprunte, je suis séduite par la beauté des verrières, la qualité de la lumière, les enseignes colorées et les magasins de thé, d'art et de design qui rythment la promenade. Attention si vous souhaitez le visiter, il n'est pas ouvert le dimanche.


Il fut érigé dans la cour de la « maison du roulage du Grand Cerf », une ancienne hôtellerie, terminus des Messageries Royales, qui reliait, il y a plusieurs siècles, les rues Dussoubs et Saint-Denis.

L'hôtellerie fut vendue en 1812 par l'administration des Hospices et démolie en 1825 par son nouveau propriétaire: la banque Devaux-Moisson. La banque initia la construction d'un passage probablement terminé en 1835 mais la date d'ouverture au public, comme le nom de l'architecte, ne sont pas établis.

La famille Monier fit l'acquisition des lieux en 1826. Mais, en 1862, suite à une affaire d'héritage, le passage fut légué à l'Assistance Publique. Il s'ensuivit une désaffection progressive à l'égard de cette voie commerciale pourtant fort appréciée quelques décennies auparavant. Il fallut attendre les années 1990 pour que l'endroit soit réhabilité.

Aujourd'hui, le passage du Grand Cerf possède la plus importante hauteur de verrières de tous les passages parisiens, soit 11,80 mètres et trois étages de façades.


Originellement destiné à la production et à l'artisanat, le passage, long de 113 mètres, abritait une galerie marchande populaire, peuplée d'ateliers, d'échoppes et de fabriques. Seul le troisième étage était consacré à l'habitation.

Lors des restauration des années 1990, le troisième étage et les combles ont été réaménagés pour accueillir des petites maisons fleuries. Les habitants des lieux appellent cet espace privilégié « la dalle ».


Plus récente que le reste du passage, la verrière est particulièrement intéressante par sa hauteur et la qualité de sa structure. L'emploi de grandes poutrelles en fer forgé et de tirants métalliques conçus comme des arcs-boutants a favorisé la création de larges espaces vitrés sur les façades intérieures.



Le passage du Grand Cerf se situe dans le prolongement de la rue Marie Stuart où se dressait autrefois le terminus des Messageries Royales. Les Messageries reliaient les provinces de l'est et du nord de la France à Paris.

La rue Marie Stuart (ancienne rue Tire-vit puis Tireboudin) formait, avec la rue Brisemiche et la rue Dussoubs (ancienne rue Gratte-Cul), le quartier général des prostituées du quartier Montorgueil. Le nom actuel de cette voie tranquille est le fruit d'une erreur commise par l'historien Henri Sauval (1623-1676). Ce dernier nous rapporte que le nom Tire-vit fut changé en Tireboudin pour ne pas choquer la reine Marie Stuart, épouse du Dauphin et futur François II.
« Marie Stuart passant dans cette rue, en demanda le nom; il n’était pas honnête à prononcer; on en changea la dernière syllabe, & ce changement a subsisté. De toutes les rues affectées aux femmes publiques, cette rue, & la rue Brisemiche, étaient les mieux fournies. »
Mais l'appellation Tireboudin était déjà utilisée en 1419 alors que la reine vécut de 1542 à 1587. La rue fut pourtant baptisée rue Marie Stuart en 1809 par le ministre Joseph Fouché (1759-1820). Les habitants du quartier proposèrent le nom de rue du Grand Cerf mais le ministre s'y opposa, considérant que « cela faisait trop médiéval et populaire. »

La rue Marie Stuart, photographiée en juillet 1907 par Eugène Atget (1857-1927). (Source gallica.bnf.fr).

La rue Marie Stuart et l'entrée du passage du Grand Cerf.
L'ancienne rue aux Ribaudes prit le nom d'une reine mais le souvenir des « filles bordelières » qui louaient des baraques en planches ou « bords » afin d'y exercer leur activité de « bordel », est toujours bien vivant dans les livres d'histoire. Les péripatéticiennes s'étaient installées là suite au décret de Saint Louis, promulgué en 1256 pour interdire la prostitution dans Paris. Elles avaient franchi l’enceinte de Philippe-Auguste, dont l'emplacement correspondait à l'actuelle rue Étienne-Marcel, et comptaient parmi leurs clients ceux de l'ancienne hôtellerie du Grand Cerf.

On admire aujourd'hui dans la rue Marie Stuart de belles portes, des ornements sculptés et de gracieux balcons en fonte et en fer forgé.





Indissociable de l'histoire et de la scénographie du passage du Grand Cerf, la rue Marie Stuart se situait, au XVIIIe siècle, au débouché des Messageries Royales, composées de diligences, de roulages et de coches d'eau qui desservaient les plus grands départements de France.

De l'autre côté, s'ouvre la rue Saint-Denis, l'une des antiques voies d'accès à Paris qu'il suffit de traverser pour s'engouffrer dans le passage du Bourg-l'Abbé auquel je consacrerai bientôt un article.

Les armoiries de Paris dominent l'entrée du passage, nous rappelant la toute puissance économique de Paris, initiée par la Hanse ou Guilde des marchands de l'eau d'où l'emblème « fluctuat nec mergitur »: « il est battu par les flots mais ne sombre pas ».
Le 5 novembre 1827, sous le règne de Charles X (1757-1836), le passage fut le témoin de violentes émeutes qui se déroulèrent dans la rue Saint-Denis. Suite à la révolte des Canuts à Lyon, suscitées par une misère grandissante, les fileuses et les ouvriers du quartier Montorgueil formèrent des barricades. Un peloton d'infanterie chargea la foule à la baïonnette et le passage fut jonché de cadavres.

Après ces tristes événements, les petits ateliers se multiplièrent dans cette rue couverte dont la hauteur et l'élancement, plutôt inhabituels, ne doivent pas nous faire oublier les discrets ornements néoclassiques qui décorent, à l'instar des gracieuses feuilles d'acanthe, une partie de la structure.




On contemple, comme dans la plupart des passages parisiens, des allégories de l'Abondance et du Commerce.

L'Abondance soutient une corbeille de fruits qui représente le pouvoir de la Terre, source inépuisable de richesse, de nourriture et de bienfaits.

La renommée des lieux est associée au Commerce, allégorie qui brandit un caducée. (Rappelons-nous que le caducée ne représente pas toujours la médecine.) Symbole de force, d'abondance et de prospérité, le bâton aux serpents est surmonté du pétase, le chapeau rond du dieu Mercure, messager des dieux et patron du négoce, protecteur des voyageurs, des bergers et des commerçants. Dieu ambivalent qui gouverne aussi les escrocs et les brigands...![]()

Photographie d'Eugène Atget, 1909. (BNF, Estampes Eo 109b boîte 5, microfilm : H025820, T039636.)

De nos jours, le passage est apprécié pour son atmosphère chic et sereine qui permet de s'extraire en douceur de la course folle des voitures et du stress ambiant.


Les promeneurs apprécient les pimpantes enseignes au-dessus des boutiques, touche de fantaisie et d'originalité.








La boutique d'Optique « Pour vos beaux yeux » propose des montures de lunettes anciennes, jamais portées, des stocks oubliés qui font la joie des amateurs de lunettes vintage.
(Je précise que je ne suis pas sponsorisée pour écrire au sujet des marques que je cite. Je montre ce qui me plaît au fil de mes pérégrinations.)



Mes amies brodeuses apprécieront sûrement l'enseigne et la vitrine de Lil Weasel, boutique plébiscitée par les aficionados de la couture et du tricot.






Côté rue Saint-Denis, les visiteurs sont accueillis par des bouquets romantiques.



Mais le passage est surtout connu pour abriter deux boutiques Rickshaw, à la fois cavernes d'Ali-Baba et cabinets de curiosités dans lesquels on chine des lanternes anciennes, des plaques émaillées, des bibelots d'inspiration coloniale, en bois ou en laiton patiné par le temps, des meubles et des coffrets précieux, des miroirs et des petits flacons, des poignées peintes en céramique ou en bois et toutes sortes d'ornements insolites. De nombreux objets sont réalisés à partir de matériaux recyclés.





(Un peu floue ma photo mais je l'aime bien quand même...)



Le passage est aussi très apprécié pour ses ateliers de stylisme et de bijouterie fantaisie, ses boutiques de thé, de luminaires, de tissus parfumés et d'objets poétiques.



Éléments indissociables du développement urbain et d'un certain art de vivre, galeries et passages témoignent des bouleversements architecturaux et économiques survenus à Paris dans le dernier quart du XVIIIe siècle, lorsque le duc d'Orléans ouvrit les alentours du Palais-Royal à la spéculation immobilière. (Un article sur le sujet est en préparation...)

Des galeries de bois du Palais-Royal, créées en 1786 et dédiées au plaisir sous toutes ses formes, aux passages les plus intimes ou les plus majestueux, ces voies piétonnes qui relient deux rues ou deux artères, sont, à de très rares exceptions près, des lieux mondains et commerciaux, des espaces de rencontre et surtout des microcosmes où le temps semble s'écouler à un rythme différent. Ils offrent aussi aux piétons une protection contre les intempéries et les encombrements de la route.
Tantôt à la mode et tantôt boudés en raison de l'essor des Grands Magasins, parfois privés d'une partie de leurs éléments structurels et décoratifs ou soumis à des restaurations que certains jugeront hasardeuses, ils nous séduisent encore aujourd'hui par leurs détails pittoresques et leur atmosphère agréablement surannée.

Petites et grandes, secrètes ou maintes fois chuchotées, il y a tant d'histoires à redécouvrir au fil de ces passages, coiffés de belles et amples toitures de verre qui créent une aération bienvenue dans l'épaisseur du tissu urbain. Je me réjouis de vous les montrer, au fil du temps...

Je vous dis à très bientôt pour d'autres reportages sur le sujet. Merci pour vos messages, je souffle vers vous, avec les feuilles d'automne, mes amicales pensées...


Renseignements pratiques
145, rue Saint-Denis/10, rue Saint-Denis.
Ouvert du lundi au samedi de 8h30 à 20h30.
Métro Étienne Marcel, ligne 4.

Quelques bijoux d'automne...

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