
Chers aminautes, avant les fêtes, je vous avais donné rendez-vous au musée Grévin, temple parisien des portraits de cire où résonne le souvenir d'attractions mystérieuses, comme l'envoûtant et superbe Palais des Mirages.
Nous avions visité le passage Jouffroy, sur le boulevard Montmartre et le musée nous attendait... Si nous laissions un lutin de Janvier nous en conter l'histoire ?

Le musée Grévin naquit à l'initiative du journaliste Arthur Meyer (1844-1917), personnage mondain, complexe, controversé (il était royaliste, conservateur, juif et antidreyfusard...) qui désirait transcrire « en trois dimensions » les visages des invités de son journal, le quotidien « Le Gaulois ».

Arthur Meyer en 1914, photographe inconnu.
Je conseille aux lecteurs intéressés par les détails de sa vie, indissociable de celle du Tout-Paris du Second Empire, la lecture du livre d'Odette Carasso, paru en 2003 et intitulé « Arthur Meyer, Directeur du Gaulois ».
Pour la mise en œuvre de son pittoresque projet, Meyer sollicita le célèbre caricaturiste et costumier de théâtre, Alfred Grévin (1827-1892), auteur de l'album Les Parisiennes et de dessins savoureux parus dans « Le Charivari », « Le Gaulois » ou le Journal « Amusant ».

Un vaste bâtiment doté d'annexes destinées à accueillir les ateliers de sculpture et de moulage fut construit par l'architecte Eugène-Emile Esnault-Pelterie. Quant à Alfred Grévin, il s'investit corps et âme dans le projet et finit par supplanter Arthur Meyer.

Le jour de l'inauguration, le 5 juin 1882, on lisait dans le journal « Le Moniteur » : « le Tout-Paris se presse autour d'Alfred Grévin qui pose en plastronnant, debout, un crayon à la main, appuyé sur une console, le béret enfoncé sur la tête ».

Fines et pleines de fraîcheur, les œuvres d'Alfred Grévin étaient particulièrement recherchées. Vous apprécierez sûrement ce costume de Don Juan issu d'un projet de douze maquettes de costumes de mascarade en 1875. (Image Gallica.fr)

Le 29 août 1883, Grévin l'ambitieux fut nommé Directeur de la Société du Musée et la même année, Gabriel Thomas, un financier qui avait conçu la société d'exploitation de la Tour Eiffel et qui était aussi promoteur du théâtre des Champs-Élysées, s'investit dans l'affaire.

Image Grévin.fr
Amateur d'art et collectionneur émérite, Gabriel Thomas, qui était aussi le cousin germain de la talentueuse Berthe Morisot (1841-1895), dota le musée de superbes décors et se porta acquéreur du Palais des Mirages, un spectacle son et lumières élaboré par Eugène Hénard (1849-1923), pour l'Exposition Universelle de 1900.

Les enfants de Gabriel Thomas, peints par Berthe Morisot en 1894. Le tableau est conservé au musée municipal de l'Évêché à Limoges.
Le Palais des Mirages fusionna avec le Musée Grévin en 1906 et l'on y accède par un superbe escalier de marbre, construit en 1900 par l’architecte Gustave Rives (1858-1926).

Désolée pour le flou de certaines images à l'intérieur du musée, il m'a été impossible de faire mieux en raison des jeux de miroirs et des lumières changeantes. Mes photos vous donneront toutefois une idée de la magnificence des lieux.

Un escalier de style éclectique, caractéristique de la Belle-Époque.


L'escalier au décor luxuriant nous conduit au Palais des Mirages, le fameux spectacle son et lumières qui fut présenté au Trocadéro lors de l’Exposition Universelle de 1900, installé au musée Grévin en 1906 et rénové en 2006, sous le parrainage d'Arturo Brachetti.

Couleurs changeantes...

Vidéos et photos ne sont pas autorisées pendant le spectacle. Téléphones portables, caméras et appareils photographiques pourraient perturber la magie ambiante par des lumières parasites mais j'ai pu « saisir » quelques aspects de l'attraction avant son commencement.

Il s'agit de trois changements de décors rythmés par d'impressionnants jeux de lumières qui passent à travers des miroirs et multiplient l'espace à perte de vue. Pendant une durée de six minutes, le spectateur évolue d'un temple hindou à une jungle profonde, plutôt inquiétante et se retrouve, guidé par des papillons géants, vers un palais des Mille et une Nuits et une île paradisiaque.

L'illusion d'optique de ce kaléidoscope géant est juste remarquable. J'ai adoré ces instants de rêve et de magie visuels ainsi que la musique. Une réinterprétation fidèle à l'esprit de la création originale, signée Arturo Brachetti, Manu Katché et Bernard Szajner.
Outre le Palais des Mirages, le musée Grévin a accueilli d'autres attractions tout aussi captivantes.
Le 28 octobre 1892, un dessin animé, le premier dessin animé de l'histoire, appelé « Pauvre Pierrot » fut projeté devant le public, grâce au procédé complexe et ingénieux du Théâtre optique d'Émile Reynaud.
Charles-Émile Reynaud (1844-1918) était un inventeur, photographe, professeur de sciences et réalisateur de « dessins animés », grâce aux procédés du Praxinoscope et du Théâtre Optique, qui fonctionnaient à partir de miroirs tournants.

Émile Reynaud projetant Pauvre Pierrot dans son Théâtre Optique (gravure de Louis Poyet)
Le Praxinoscope permet de visualiser une petite animation à travers un cylindre composé de miroirs à facettes tournant autour d'un axe. Le Théâtre optique permet, quant à lui, de projeter des images animées.

Comme au XVIIIe siècle avec la magie des œuvres de Carmontelle, le public s'émerveillait devant ces prouesses esthétiques.

Le premier dessin animé s'intitulait donc « Pauvre Pierrot » et d'autres furent célèbres, à l'instar de « Autour d'une cabine » ou de « Clown et ses chiens ».

Personnages de « Autour d'une cabine ».
Chaque image mouvante était peinte à la main mais Émile Reynaud, s'inquiétant de la proche concurrence du cinéma des frères Lumière, cherchait, à la manière d'un alchimiste, « le secret du cinéma en relief ». Il finit par y arriver mais la qualité de ses projections ne sut le satisfaire.
Sous l'effet du désespoir, il jeta, en 1910, ses appareils et pellicules dans la Seine. Les seuls films que nous avons conservé de lui sont Autour d'une cabine et Pauvre Pierrot. Épuisé par ses travaux incessants, angoissé par la mobilisation de ses deux fils à la guerre, désargenté (il dut, pour acheter à manger, vendre le cuivre de plusieurs de ses appareils), il eut une bien triste fin de vie et mourut de congestion, le 9 janvier 1918.
Au fil du temps, le musée Grévin et plusieurs cinémathèques ont rendu hommage à cet esprit novateur que certains appellent le Walt Disney français.

Les Pantomimes lumineuses, 1892, affiche de Jules Chéret (1836-1932). (Peintre, décorateur, lithographe et chromolithographe, Jules Chéret est considéré comme « le père de l'affiche moderne ».)

Les Pantomimes Lumineuses furent données dans ce qu'on appelait alors le Premier Cabinet Fantastique. Ce lieu, en activité de 1886 à 1900, fut construit à l'initiative de Gabriel Thomas, au premier étage du musée par l'architecte Gustave Rives, le concepteur de l'escalier qui nous accueille au début de la visite. Il s'agissait d'une salle de style néo-renaissance en bois sombre, truffée de décors gothiques et de diableries sculptées.
Sur cette scène se produisirent de grands noms de la magie de l'époque comme le professeur Carmelli, le professeur Marga et aussi Georges Méliès.


Photo datant de septembre 1889, issue du catalogue du musée Grévin.


L'effigie du professeur Carmelli (1850-1919).


De 1885 à 1888, c'est Georges Méliès (1861-1938), le réalisateur du Voyage dans la Lune, qui se produisit comme magicien au Premier Cabinet Fantastique du musée Grévin. Sans l'association des Amis de Georges Méliès, créée en 1961, ses films auraient pu disparaître à jamais car, insatisfait, il en brûla lui-même une partie.

Georges Méliès, Projection à deux lanternes magiques.
En 1888, il avait racheté le Théâtre Robert Houdin, situé 8, boulevard des Italiens, pour y créer de spectacles de prestidigitation et de grande illusion. Puis il découvrit le cinéma, devint spécialiste des trucages et projeta son premier film, le 5 avril 1896.

Une scène fantasmagorique issue de l'extraordinaire Voyage dans la Lune...
Le Premier Cabinet Fantastique fut remplacé par un Deuxième Cabinet Fantastique que l'on nomme « Joli Théâtre » ou « Théâtre Italien ».

Vous avez bien sûr reconnu Franc Dubosc et Kad Merad, facétieux pensionnaires de la belle salle aux fauteuils rouges, inscrite au titre des monuments historiques par arrêté du 23 novembre 1964. Un article du Figaro, datant du 10 novembre 1901, vol. 47, n°314, p. 5, évoque l'endroit, construit à partir de 1900.
« Sous peu de jours, en plein boulevard, en face des Variétés, s'ouvriront les portes d'un "joli théâtre". Très récemment construite dans le style Empire le plus pur, cette salle offrira à la curiosité des Parisiens plus ou moins blasés le coup d'oeil d'une véritable merveille, chef-d'oeuvre exquis du parisianisme le plus moderne. Ce théâtre, dont les destinées sont confiées au directeur de l'une de nos scènes de genre aujourd'hui des plus appréciées, nous avons nommé M. Abel Deval, le sympathique directeur de l'Athénée, aura nom de "Joli théâtre Grévin" et tiendra ses assises au 10, boulevard Montmartre, dans un local attenant au musée du même nom. Les spectacles y seront des plus variés, tous les jours, de 4 à 6 heures, matinées blanches, où pourront assister les jeunes filles ; le soir, spectacle des plus éclectiques, susceptible de satisfaire tous les goûts. On parle du 15 courant pour la soirée d'inauguration. » A. Mercklein, spécialiste des Spectacles & Concerts.
Et vous apprécierez sûrement le magnifique rideau de scène, conçu par Jules Chéret.


Esprit joyeux de la Commedia dell'Arte, finesse colorée de la Belle-Époque, talent narratif du père des « Chérettes », surnommé par Manet le « Watteau des rues », dont je reparlerai dans un de mes prochains articles.


La scène est dominée par un relief appelé « Les Nuées », sculpté par Antoine Bourdelle (1861-1929) et que je n'ai pas réussi à bien photographier. Il était situé beaucoup trop haut pour le zoom de mon appareil photo et je devais composer avec la lumière... J'ai cherché sur le net et constaté que nombre de visiteurs du musée Grévin ne l'avaient pas non plus photographié.

Impossible de faire mieux... Il aurait fallu pouvoir se hisser au niveau du balcon supérieur, snif ! Je voulais « vraiment voir » cette œuvre de Bourdelle et je n'ai pas pu mais heureusement, j'ai pu apprécier le rideau de scène de Chéret et de jolis ornements du théâtre.

Je vous donne rendez-vous dans quelques jours afin de continuer cette visite car le musée Grévin nous réserve encore bien des surprises...
Le lieu est surtout connu aujourd'hui pour ses portraits de cire qui représentent plusieurs centaines de personnages célèbres dans différents domaines. Nous nous intéresserons donc à l'histoire de leur conception et aux liens qui unissent le musée Grévin et l'antre londonien de Madame Tussaud. A très bientôt, chers aminautes ! Je vous laisse en compagnie d'Anne Roumanoff et de Kev Adams qui prennent la pose devant le rideau de Jules Chéret. Merci de votre fidélité et gros bisous...


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