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    Dans une rue pleine de charme épargnée par la frénésie des travaux haussmanniens, je vous invite à poursuivre une promenade commencée, il y a quelques semaines, près du square Viviani. Avec ses maisons médiévales, ses pavés, son allure en courbe et l'étroitesse de ses trottoirs, la rue Galande nous fait voyager, à proximité de la Seine et de Notre-Dame, dans la mémoire ambivalente du vieux Paris.

     

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    Photographie d'Eugène Atget (1857-1927)

     

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    Photographie de Roland Marguinaud (1924-1965), prise à la fin des années 1950.

     

    Elle fut ouverte, en 1202, le long des vignes du clos de Garlande, propriété d'Étienne de Garlande (1070-1150) qui était l'archidiacre de Notre-Dame sous le règne de Louis VI le Gros (1081-1137). Peuplée de petits commerces et d'hôtelleries, elle suivait le tracé de la route gallo-romaine reliant Lutèce à Fontainebleau et permettait d'accéder à un vieux cimetière juif. Elle abritait aussi la chapelle de Saint-Blaise et de Saint-Louis, bâtie en 1476, siège de la confrérie des maçons et des charpentiers de Paris dont il demeure quelques fondations inaccessibles aux promeneurs.

     

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    L'étal de la marchande de légumes et de fruits a été remplacé par ces commerces.

     

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     Juste en face, au numéro 52, ces petits personnages sculptés nous content une histoire bien sombre : celle du Caveau des Oubliettes...

     

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     Il s'agissait autrefois d'une prison considérée comme une « succursale » des sinistres geôles du Châtelet. Créée, à l'époque de Philippe-Auguste (1165-1223), sous le niveau de la Seine, elle « accueillait » les prisonniers qui avaient -prétendument- porté atteinte à l'intégrité de la Couronne ou pratiqué la magie noire. Sans aucune forme de procès, les accusés étaient précipités dans l'oubliette via une trappe s'ouvrant sous leurs pieds. Ne pouvant se redresser, ils souffraient de fractures et de plaies infectées et mouraient dans d'atroces conditions. Ils étaient d'ailleurs souvent noyés par les crues de la Seine toute proche.

     Au XIXe siècle, il y eut à cet endroit un étrange cabaret. On venait y frissonner devant des cages de fer remplies de crânes et d'ossements et boire de l'hydromel hallucinogène. On y honorait, en tant que symbole des lieux, une ceinture de chasteté médiévale placée sur scène.

    L'ancienne salle des gardes était un musée rempli d'objets de torture : tisonniers, pinces, instruments tranchants, chevalets, chaises à clous et à dents... Ces objets accompagnaient une guillotine datant de 1793 et un théâtre de poupées morbides, fabriqué par un prisonnier qui avait gratté la chaux des murs de son cachot. La salle muséale donnait accès aux profondeurs des catacombes.

     De nos jours, on y écoute du jazz moderne, teinté de soul et de pop, dans une ambiance intimiste. Les cruautés qui se sont déroulées entre les épais murs de pierre font partie de la mémoire « gothique » de Paris.

     

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     Au numéro 42, une enseigne médiévale domine l'entrée d'un cinéma d'Art et d'Essais, le Studio Galande. Consacrée à la légende de Saint-Julien, elle est considérée comme la plus ancienne de Paris. On trouve parfois de « vénérables » enseignes dans l'espace public mais elles sont conservées, pour la plupart, au musée Carnavalet, près de la Place des Vosges.

     

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     Pour la petite histoire et les cinéphiles avertis, le Studio Galande projette, depuis plus de 38 ans, le film culte The Rocky Horror Picture Show.

     

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     Revenons à l'enseigne de Saint-Julien. D'après certains historiens, elle appartenait à l'église Saint-Julien le Pauvre mais d'après des documents datés de 1380, il semble qu'elle ait été associée, dès le départ, à une maison de la rue Galande : « la maison où au-dessus est l'ensaingne de Saint-Jullian ». En 1441, il s'agissait de la « maison ouquel est à présent élevée en pierre de taille l'Ymaige de Saint-Jullian ».

     Patron des voyageurs, des pèlerins et des âmes de passage, Saint-Julien était très apprécié des aubergistes et des hôteliers qui plaçaient leurs établissements sous sa protection. Le vieux quartier qui se déploie autour de la rue Galande, du square Viviani et de l'église Saint-Julien le Pauvre regorgeait d'auberges et de restaurants qui l'honoraient comme saint tutélaire.

     

    La légende de Saint-Julien

     Un cerf doté de dons de prophétie prédit à Julien qu'il tuerait un jour ses parents. Effrayé, Julien se maria loin de son pays natal mais ses parents le retrouvèrent. En son absence, ils se présentèrent à leur belle-fille qui leur offrit le gîte et le couvert. Quand Julien rentra, il fut confronté, dans l'obscurité, à deux personnes « inconnues » dans son lit. Pris de panique, il les tua, accomplissant, de manière involontaire, la prophétie du cerf. Suite à ce parricide, il fit vœu de pauvreté et s'installa, avec sa femme, au bord d'un fleuve dangereux pour faire office de passeur.

     Le bas-relief décrit Julien et sa femme dans une barque, de part et d'autre du Christ auréolé. Le Christ s'est présenté à eux sous l'apparence d'un lépreux et ils l'ont accueilli chaleureusement. Julien, pardonné, pourra rejoindre, avec sa femme, le Paradis pour l'éternité.

     

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     Le thème de la barque de Saint-Julien « interprété » par Georges Jeanclos, artiste aux œuvres étranges et profondément mystiques dont je vous ai présenté les travaux dans l'article suivant :

     La fontaine Saint-Julien le Pauvre ou fontaine Jeanclos

     Comme je l'écrivais au début de cette page, les travaux d'Haussmann n'ont pas altéré l'allure générale des lieux. Un immeuble haussmannien est visible à l'entrée de la rue mais d'élégantes maisons médiévales sont restées debout.

     

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     L'immeuble haussmannien au croisement de la rue Dante et de la rue Galande.

     

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     Au numéro 31, on admire un grand pignon de bois daté de 1480.

     

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     A cet endroit, vécut le médecin et professeur de génétique Jérôme Lejeune (1926-1994) qui fut à l'origine, avec le professeur Raymond Turpin, de la découverte de l'anomalie chromosomique responsable de la Trisomie 21. Le professeur Lejeune identifia aussi la maladie du cri du chat, un trouble génétique dû à l'altération du cinquième chromosome.

     

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     En flânant dans la rue, on aperçoit de beaux mascarons, gardiens de la mémoire des lieux.

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    Et au numéro 65 bis, on ne résiste pas à l'envie de pousser les portes de la librairie CYBELE, spécialisée dans les publications liées à l'Égyptologie.

     

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     J'en profite pour faire mes amitiés au professeur Richard Lejeune dont le blog Égyptomusée est une mine d'informations sur les trésors de l'Égypte antique. Un grand merci, cher professeur, pour la générosité qui émane de vos écrits !

     

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    En vous remerciant, chers aminautes, de votre fidélité, je vous envoie de gros bisous...

     

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    31 commentaires
  • Bonne fête maman, bonne fête à toutes les mamans...

    Une pagode nommée désir...

     

    La Pagode Loo

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    A l'angle de la rue de Courcelles et de la rue Rembrandt, dans le 8e arrondissement de Paris, se dresse une fascinante maison rouge.

     

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    A quelques encablures du Parc Monceau, elle apparaît, un brin mystérieuse parmi les immeubles haussmanniens. Est-elle décor de théâtre, temple ou rêve échoué dans la réalité? Quoi qu'il en soit, sa couleur, sa hauteur et son architecture inattendues attisent la curiosité des passants.

     

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    Singulière sous le ciel de Paris, avec ses volumes élégants et sa peau « sang de boeuf » caressée par la lumière, la Pagode reflète la passion de son premier propriétaire, l'antiquaire Ching-Tsai Loo (1880-1957), pour les arts de l'Asie.

     

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    Ce chinois ambitieux, originaire de la province méridionale du Zhejiang, s'établit à Paris au début du XXe siècle et devint le plus fameux spécialiste du commerce d'antiquités orientales que connut son époque.

     

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    (Photographie Chine-informations.com. )

     

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    Il acquit en 1922, rue de Courcelles, un hôtel particulier où se mêlaient styles Louis-Philippe et Napoléon III (visible à gauche sur la photographie ancienne). Il voulait y installer ses collections mais comme il trouvait le bâtiment trop petit, il fit construire, entre 1926 et 1928, une maison rouge en forme de pagode par l'architecte François Bloch. L'écrivain Marcel Proust (1871-1922) a vécu dans l'immeuble situé en face de cet élégant manoir.

     

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    Le nouvel édifice, d'une superficie de 800 m2, séduisit par son charme insolite les habitants des luxueuses propriétés de la Plaine Monceau. Il rayonna sur un quartier qui s'était considérablement transformé sous l’impulsion du Baron Haussmann.

     

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    Parmi les richissimes demeures de mécènes et de collectionneurs, à l'instar des Camondo, des Menier, des André ou des Rothschild, la maison Loo devint un haut lieu d'échanges artistiques et commerciaux.

     

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    Grâce à Ching-Tsai Loo, de prestigieux cabinets de curiosités privés se constituèrent et plusieurs musées d'art asiatiques, comme le musée Guimet à Paris, le British Museum à Londres et le Metropolitan Museum à New York, enrichirent considérablement leurs collections.

     

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    Ce roman décrit le parcours d'un jeune homme appelé Huan Wen, issu d'une famille de paysans « totalement dépourvue de culture savante » et devenu cuisinier au service de Zhang Jinjiang, troisième conseiller à l'ambassade de Chine à Paris. Après son arrivée dans la capitale en 1902, Huan s'imposa comme l'homme de confiance du puissant dignitaire. Il allait réceptionner à la Douane des marchandises précieuses (thé, soie, laques fines, antiquités) pour approvisionner le magasin que Zhang Jinjiang avait ouvert Place de la Madeleine.

    Rusé, tenace et brillant d'intelligence, il ouvrit en 1908 sa première galerie rue Taitbout, dans le 9e arrondissement de Paris et prit le nom de Ching Tsai Loo. En Orient comme en Occident, il s'imposa dans le monde des arts grâce à un réseau de clients fidèles et de riches associés.

    Chaque année, à la différence de ses concurrents, il se rendait en Chine par le Transsibérien et collectait des objets magnifiques grâce aux solides appuis dont il bénéficiait dans le gouvernement de Sun Yat-Sen, suite à la proclamation de la République chinoise en octobre 1911.

    Pendant l'hiver 1914, dans un train qui se dirigeait vers New York, il fit la connaissance de Charles Lang Freer, richissime fabricant de voitures et collectionneur d'antiquités chinoises. Après cette rencontre déterminante, il ouvrit un magasin d'objets d'art asiatiques sur la Cinquième Avenue à New York et côtoya les plus importants collectionneurs de son époque: les Rockefeller, les Morgan, les Vanderbilt...

     

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    (Image PagodaParis)

    Ce personnage complexe fut honoré en Occident mais désavoué dans son pays après la Révolution de 1949 et l'instauration de la République populaire de Mao Zedong. Ses associés furent assassinés. On l'accusa d'avoir pillé les trésors nationaux et il échappa de peu à un sort funeste.

    Il revint en France et développa des relations amicales avec les conservateurs des musées du monde entier. Grand philanthrope, il offrit de nombreuses oeuvres au British Museum de Londres, au Nelson-Atkins Museum of Arts de Kansas City, au Museum of Fine Arts de Boston et surtout au musée Guimet de Paris auquel il légua, en 1957, sa collection de jades antiques.

     

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    (Éloge de l'Art.com)

    Ce masque figurant une tête de jaguar date de la dynastie Zhou (1027-770 avant J.-C.).

     

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     Dans un subtil jeu de courbes et de contre-courbes, deux dragons Zhi affrontés forment les anses de cette petite tasse d'époque Ming (1368-1644), conservée au musée Guimet. Son traitement fluide est magnifié par la translucidité de la matière: un jade vert d'eau légèrement veiné de brun. Elle constituait une pièce de choix pour des cabinets de lettrés.

     D'autres pièces sont tout aussi remarquables...

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     Cette tête, offerte en 1920 au musée Cernuschi par Ching-Tsai Loo, représente un pratyeka buddha, identifiable par son chignon «en colimaçon». Un pratyeka buddha est un Éveillé qui occupe une place intermédiaire entre les buddhas et les bodhisattvas.

     « Le terme sanskrit bodhisattva désigne des êtres (sattva), humains ou divins, qui ont atteint l'état d'éveil (bodhi). Ils devraient donc porter logiquement le nom de buddha (« éveillé ») et être à jamais libérés des contingences existentielles. Mais le bouddhisme enseigne que certains buddhas suspendent, par compassion pour leurs semblables, leur entrée dans le nirvana et veillent sur les hommes à la façon des anges gardiens. » (Définition Encyclopédia Universalis).

     Buddha «L'Éveillé» désigne toute personne libérée des contraintes de son corps, étant ainsi parvenue à un état supérieur d'élévation spirituelle ; terme faisant souvent référence à un prince vivant en Inde au VIe siècle avant notre ère : Siddharta Gautama dit «le Bouddha».

     

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     Très appréciée pour la luxuriance de son décor intérieur, la Pagode de la rue de Courcelles abrita, pendant plusieurs décennies, la galerie C.T. Loo&Cie qui se rendit célèbre en fabriquant, sur commande, des meubles vernis de laque craquelée. La galerie s’est installée, en juin 2011, dans le 7ème arrondissement de Paris.

     

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    A l'époque de monsieur Loo, la Pagode constituait un écrin pour des objets d'un raffinement extrême: lits à opium, porcelaines impériales, panneaux laqués, boiseries indiennes importées du Rajâsthan au XVIIIe siècle, plafond à caissons, chaises de lettrés, jades, tête de Bouddha du Gandhâra...

     

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    Une porte de lune permettait de découvrir un cabinet de curiosités, des murs lambrissés et des paravents somptueux.

     

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    Cette maison d'antiquités a été tenue par le petit-fils de Monsieur Loo, Michel Cardosi, mais, trop endommagée par les griffes du temps, elle a dû subir une importante réfection.

     

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    Après deux ans de travaux, elle a rouvert ses portes au public le 12 Octobre 2012. Elle est désormais destinée à accueillir des expositions, des évènements culturels et des ventes d’art asiatique. Les visiteurs pourront également découvrir la bibliothèque privée de Ching Tsai Loo, un lieu exceptionnel qui abrite plus de 2000 livres, 3000 catalogues d’art, 3000 photographies et la correspondance de l'ancien maître des lieux.

     

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    Les canards mandarins, symboles d'amour et de fidélité. (Image PagodaParis)

     

    Année après année, la Pagode a attiré les collectionneurs et les artistes, venus y nourrir leur imagination.

     

    Janine Loo, la quatrième fille de monsieur Loo, prit en 1947, à la demande de son père la direction de la Pagode. Née dans un train, en 1920, entre Poitiers et Angoulême, la jeune femme avait hérité la passion de sa famille pour l'art et les voyages. Elle épousa le poète et journaliste Pierre Emmanuel (1916-1984), en 1952 et se lia d'amitié avec le psychiatre et psychanalyste Jacques Lacan (1901-1981).

     

    Après une labyrinthite (inflammation de l'oreille interne) suivie de crises de mélancolie, Janine Loo se mit à dessiner ce qui lui venait à l'esprit sur des morceaux de papier épars. Puis elle accola ses créations et élabora des historiettes à travers un « itinéraire inconscient ». Naquirent deux bandes dessinées intitulées Mon ami le séducteur et Les petits dépressifs.

     

    Elle demanda son avis à Jacques Lacan qui ajouta « pour s'amuser » des commentaires sous ses créations. Cette rencontre amicale et littéraire engendra l'ouvrage Entrelacs. Les deux amis ne manquaient pas de faire remarquer qu'ils avaient les mêmes initiales...

     

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    L'écrivain Patrick Modiano, né en 1945 et gratifié du Prix Goncourt en 1978 pour Rue des boutiques obscures, écrivit ses premiers romans avec « vue sur la Pagode ». Celle-ci apparaît sur la couverture de son roman Quartier Perdu dont je vous livre quelques mots en avant-bouche, sans trop dévoiler les subtilités de l'intrigue...

     

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    « Un dimanche de juillet, Ambrose Guise arrive à Paris. Il ne trouve personne. Sauf les statues. Une ville fantôme, lui semble-t-il, après un bombardement et l'exode de ses habitants. Auteur de romans policiers anglais, il vient rencontrer son éditeur japonais. Mais il va profiter de ce voyage pour élucider les mystères de son passé, du temps où il était français et s'appelait Jean Dekker, il y a vingt ans. Il fait alors surgir dans un Paris crépusculaire, halluciné, des lieux étranges : une chambre secrète rue de Courcelles, en face d'une pagode ; un grand rez-de-chaussée donnant sur un jardin, place de l'Alma. Il réveille les spectres de Georges Maillot, au volant de sa voiture blanche, de Carmen Blin, Ghita Wattier, des Hayward... Tout un quartier perdu de la mémoire est ainsi revisité, et délivre le secret de ses charmes, et de ses sortilèges. »

     

    L'architecture de la Pagode

     

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    Cette envoûtante demeure domine, de ses quatre étages, la place Gérard Oury, appelée autrefois place du Pérou. Ses toits et ses auvents aux extrémités courbes, ses tuiles vernissées et son décor raffiné font voyager le regard vers des cimes de poésie. Le toit terrasse du petit pavillon qui lui est adossé est accessible par un passage dérobé.

     

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    Afin de tamiser la lumière, de fines grilles dessinent un maillage géométrique sur chacune des fenêtres.

     

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    On aperçoit au premier étage, derrière les fines colonnes qui rythment la façade, un petit balcon où se retrouvaient autrefois les collectionneurs venus rendre visite à Ching Tsai Loo. Une fois par an, le célèbre marchand organisait dans son « palais des arts » de fastueuses fêtes mondaines, prisées du tout-Paris et de ses clients internationaux.

     

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    Au-dessus de l'élégant portail en bois précieux, s'étire une frise de créatures fantastiques et de part et d'autre du linteau, marqué du nom du propriétaire, combattent des animaux fabuleux.

     

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    Dominant l'entrée et son toit aux extrémités recourbées, des créatures aux lignes ondulantes s'appliquent à repousser les esprits néfastes qui voudraient s'introduire dans le bâtiment.

     

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    Cette fonction est aussi dévolue aux tuiles faîtières qui arborent un décor raffiné tout en assurant la cohésion des parties supérieures de l'édifice. Réputées protéger la demeure contre les incendies et contrer les êtres malveillants, elles représentent des monstres aquatiques pourvus d'une queue relevée en forme de point d'interrogation.

     

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    Ces créatures sont appelées « Chiwei » ou « queue de hibou ». D'après une très ancienne légende, un poisson mythique qui ressemblait à un gros hibou pouvait éteindre les incendies en « levant les flots ». Il fut placé, de manière stylisée, en bordure des toits et remplacé par un dragon sous la dynastie Qing (1644-1912).

     

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    Certains auteurs comparent les créatures dressées au sommet du porche d'entrée à des mingqis, objets funéraires très répandus dans les sépultures de la Chine antique, mais il s'agit plus vraisemblablement de kuilongzi, personnages qui avancent, en file indienne, sur le rebord des avant-toits des temples et des pagodes.

     

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    L'ornementation des bords du toit est une constante dans l'architecture chinoise. Les tuiles faîtières en grès, revêtues de glaçures plombifères, et les petits personnages juchés au sommet des habitations ont des vertus magiques et protectrices. Ils jouent aussi le rôle de messagers et d'intercesseurs entre le monde humain et celui des génies, des ancêtres et des dieux.

     

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    Emblème funéraire, symbole de vigilance et de régénération, le poisson apparaît sur les poteries néolithiques. Lors des fêtes printanières, des petits poissons en céramique étaient posés près des cours d'eau pour marquer les passages entre les mondes et signifier la présence des âmes des Ancêtres.

     

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    Dans la Chine ancienne, le poisson (yü) était un symbole de richesse, de bonheur et d'abondance, un protecteur et un gardien des plaisirs régnant sur « les jeux érotiques des nuages et de la pluie. »

     Il favorise la réussite et l'harmonie entre les époux. Il saisit le mal dans sa gueule, nous rappelant qu'il descend d'une monstrueuse créature primordiale née dans les abysses aquatiques.

     Monsieur Loo connut sans conteste le succès professionnel mais il fit de nombreuses entorses à son « contrat conjugal »...

     

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    Célébré le sixième jour de la première lune de l'année, le cheval incarne le mélange harmonieux du yin et du yang. Il est aussi l'Étoile, l'animal héraldique de la 25ème constellation zodiacale.

     Symbole de vitesse, de rapidité et de longévité, il est la monture des Immortels et celle du mythique Empereur Jaune. L'Ancêtre des Chevaux est un puissant génie protecteur.

     

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    Esprit du Vent, messager des Écritures Sacrées, le cheval tisse les mots dans sa course. Il a des ancêtres communs avec le ver à soie.

     Avant le Nouvel An, on offrait au Dieu du Foyer un cheval en céramique ou en papier pour que les voeux voyagent en toute aisance vers le ciel.

     Le cheval représente aussi la réussite professionnelle.

     

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    Les bêtes écailleuses éloignent les êtres malfaisants et la mauvaise fortune, à l'instar des oiseaux dont les chants mélodieux engendrent la félicité.

     

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    Ching Tsai Loo avait coutume de dire « L'art ne devrait avoir aucune frontière et devrait, au contraire, être une source de joie pour les peuples à travers le monde ». Il aimait particulièrement les mots du poète Victor Segalen, infatigable voyageur et grand amoureux des trésors de la Chine. En 1916, dans le recueil Peintures, Segalen décrit un cortège de chevaux qui s'étire dans la paysage en transportant des objets anciens.

     « C'est donc un défilé horizontal de choses précieuses, venant de par toute la terre, marchant vers le même but pour se composer en un même lieu, aux pieds de quelqu'un ».

     Ce « quelqu'un » était un homme à la vie romanesque dont le souvenir perdure à travers un édifice remarquable, un rêve de collectionneur que je vous invite à visiter...

     

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    Mythique Immortel, Gardien du porche et Chasseur de Démons...

     

    Bibliographie

     Alfred FIERRO: Histoire et mémoire du nom des rues de Paris. Parigramme, 1999. 

    L'ouvrage de Géraldine LENAIN dont je vous ai précédemment parlé.

     Maurice L TOURNIER: L'imaginaire et la symbolique dans la Chine ancienne. L'Harmattan, 1991.

     

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    Informations pratiques

     Adresse de la Pagode: 48, rue de Courcelles.

     Il faut emprunter la ligne 2 du métro et descendre à l'arrêt « Courcelles ».

    Vous pouvez aussi traverser le Parc Monceau et rejoindre la rue Rembrandt. La Pagode se situe au bout de la rue, au croisement avec la rue de Courcelles.

     Pour connaître les prochaines expositions qui se dérouleront à la Pagode, vous pouvez vous rendre sur le site www.pagodaparis.com.

     Les amateurs d'antiquités orientales apprécieront de découvrir le Comptoir Français de l’Orient et de la Chine ou C.F.O.C. Il se situe de l’autre côté de la rue de Courcelles, à l’angle du boulevard Haussmann.

     Et bien sûr, des visites au Musée Cernuschi et au Musée Guimet ne pourront que susciter l'émerveillement...

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    « Les objets d'art parcourent le monde tels des ambassadeurs silencieux. » Ching Tsai Loo, 1956.

     

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    Merci pour vos visites et vos commentaires, sans oublier les mails et les courriers d'amitié que je reçois avec grand plaisir... Je pense à vous!

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    105 commentaires
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    Je vous remercie pour vos nombreux messages d'amitié, vos cartes postales, vos pensées gorgées de réconfort et votre soutien sans faille.

     

    Tout doucement mais sûrement, mon énergie se reconstitue. J'espère reprendre mes activités fin octobre ou début novembre.

     

    En attendant, je vous offre cette belle aux atours voluptueux, accompagnée d'un florilège de vues de Paris. Promenons-nous, pour le plaisir, entre lieux intimistes et monuments connus, sur les chemins buissonniers de la capitale...

     

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    J'ai rêvé que le coeur de Paris battait près de l'eau, dans un coffret de pierre moussue, ciselé par les gargouilles de Notre-Dame.

     

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    Et la clef du coffret était suspendue, à la barbe des nuages, sur l'échine de la Tour Eiffel...

     

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    Notre-Dame et la Dame de Fer préservent les secrets de Paris. Bibliothèques d'Art et d'Histoire aux piliers de Poésie, tant de siècles les séparent et pourtant...

     

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    Elles se mirent dans le ciel, s'enivrent des rumeurs de l'eau, s'élancent, avec une éternelle jeunesse, entre les racines de la ville et les mystères étoilés.

     

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    La Tour Eiffel, entre deux averses estivales, bienveillante envers la joyeuse cohue qui s'étire entre ses drôles de jambes. Chaque fois que je la contemple, le vent chuchote à mon oreille ce poème de Maurice Carême (1899-1978).

     

     

    « Mais oui, je suis une girafe,

    M’a raconté la tour Eiffel,

    Et si ma tête est dans le ciel,

    C’est pour mieux brouter les nuages,

    Car ils me rendent éternelle.

    Mais j’ai quatre pieds bien assis

    Dans une courbe de la Seine.

    On ne s’ennuie pas à Paris :

    Les femmes, comme des phalènes,

    Les hommes, comme des fourmis,

    Glissent sans fin entre mes jambes

    Et les plus fous, les plus ingambes

    Montent et descendent le long

    De mon cou comme des frelons

    La nuit, je lèche les étoiles.

    Et si l’on m’aperçoit de loin,

    C’est que très souvent, j’en avale

    Une sans avoir l’air de rien. »

     

    Ce festin d'écriture, aux allures de comptine, célèbre celle qui a essuyé tant de mépris à ses débuts. Certains esprits se crispent avant d'évoluer, c'est ainsi...

     

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    Celle qui chevauche les modes fut taxée de monstre, de Tour de Babel, de gribouillis d'encre infâme sur le ciel de Paris. On voulut éclater « son corps de cheminée d'usine » alors que d'autres voyaient en elle une reine de puissance mathématique, un nouvel arbre de vie, une vigie des utopies...

     

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    Je l'ai photographiée de près comme de loin, dans la ronde des saisons...

     

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    Entre 1887 et 1889, son audacieuse ossature jaillit d'un magma de gravier, d'un lacis de poutrelles métalliques, d'une forêt de boulons d'ancrage et de puissants arbalétriers. Elle fut inaugurée par Gustave Eiffel, le 31 mars 1889, et ouverte au public le 15 mai 1889, pour l'Exposition Universelle.

     

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    Elle fut chantée, en 1893, par la facétieuse Yvette Guilbert (1865-1944).

     

    « Le bon Dieu, les saints et les saintes

    Regardent par les trous du ciel

    L'instrument que Monsieur Eiffel

    Vient de dresser dans nos enceintes.

    Ils discutent. Le Dieu des dieux,

    Qui, vu son âge, est un peu myope,

    Prononce : "C'est un télescope."

    Jésus dit : "Papa devient vieux !"

     

    Pierre, craignant pour sa ferrure,

    Dit : "Nous sommes perdus, Seigneur,

    C'est une pince-monseigneur

    Pour crocheter notre serrure."

    Jésus, depuis sa passion,

    Redoutant toujours la souffrance,

    Dit : "Ça, c'est un pal que la France

    Élève à mon intention."

     

    "Non, c'est une échelle hardie",

    Dit Michel le conquérant.

    "C'est un flambeau", dit saint Laurent

    Qui craint toujours quelque incendie.

    Alors la Vierge qui sourit

    Dit à son tour, et toute rose :

    "C'est un mystère, quelque chose

    Dans le genre du Saint-Esprit ! »

     

    (Paroles et musique de Léon Xanrof, 1867-1953).

     

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    Cette vigie de 300 mètres faillit disparaître au premier janvier 1910, date à laquelle se terminait la concession accordée à Gustave Eiffel! Mais elle survécut grâce au Réseau Télégraphique sans Fil (TSF) dont l'importance fut hautement stratégique pendant la Première Guerre Mondiale. Au fil du temps, elle se révéla indissociable des évolutions technologiques et de l'histoire « moderne » de Paris.

     

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    La Dame de Fer était autrefois appelée « l'épingle à chapeaux ».

     

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    Fascinante verticalité de la tour, des lampadaires et des pylônes du Pont Alexandre III,
    dominé par Pégase et la Renommée d'or.

     

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    En cheminant le long de la Seine, dans le sillage des bateaux de songes, nous évoluons d'une dame à une autre. De l'ère du fer aux secrets maçonniques de la pierre, du Paris du futur à celui des légendes et des roses de lumière, le temps s'écoule à rebours...

     

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    Aux merveilles de Notre-Dame, j'ai prévu de consacrer plusieurs articles. A l'ombre de ses délicates broderies, j'ai noirci les pages de nombreux carnets, escaladé sa flèche d'argent, emporté dans mes nuits son fabuleux bestiaire.

     

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    Quand mes textes auront suffisamment « décanté » dans le creuset alchimique de mes pensées, je vous les offrirai...

     

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    Au chevet de la cathédrale, les roses sont reines. Tendons l'oreille, en frôlant leurs sublimes livrées de velours et d'épines, et nous entendrons peut-être chuchoter les mystères du vieux Paris, danser les sabots des licornes et crépiter le souffle des dragons...

     

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    Des jupons soyeux, des courbes parfumées...

     

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    Des roses d'automne dont les appas se fanent sous les assauts de la pluie...

     

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    Au gré du macadam, Paris devient jardin, pépinière de couleurs, de sons et de parfums. La Nature et la ville savent dialoguer, s'entrelacer, réinventer le paysage.

     

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    Dans de nombreux endroits, la Nature n'est pas ordonnancée. Elle s'épanouit à sa guise et s'enrichit des graines semées aux quatre vents par des urbains qui rêvent de campagne et façonnent autour d'eux un petit monde bucolique.

     

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    Aux Tuileries se révèle une majestueuse géométrie de l'espace, un subtil équilibre entre rigueur à la française, luxuriance et fantaisie. Dans ce royaume chatoyant, j'écoute respirer le marbre des vasques et des statues.

     

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    La douce atmosphère du petit matin...

     

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    Avant que tombent les voiles de la nuit...

     

    Au Palais-Royal, je me love dans les frondaisons des tilleuls et le rire de l'eau, pendant que les roses dévoilent leurs secrets.

     

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    Sub rosa, « Sous le sceau du silence. »

     

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    On peut ouvrir son coeur dans le parfum des roses... Lors des festins antiques, quand on échangeait des propos sous une rose suspendue, on se plaçait sous la protection d'Harpocrate, le dieu du silence. La confidentialité des mots partagés était alors de mise.

     

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    Au Luxembourg, je musarde sous le regard des Blanches Dames, Reines de France et Femmes illustres qui, depuis le règne de Louis-Philippe (1830-1848), couronnent la partie haute du jardin.

     

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    Clémence Isaure, la mythique fondatrice des Jeux Florauxde Toulouse, à l'époque médiévale. Elle fut superbement sculptée par Auguste Préault, en 1848.

     

    Paris fait palpiter l'imagination. On y rencontre des cavaliers dans les arbres, de mystérieux totems, des amants éternels...

     

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    Le long de la Promenade du Cours-la-Reine, se dresse le monument équestre à Albert Ier (1875-1934), le Roi des Belges. Cet arrière petit-fils du roi Louis-Philippefit son possible pour assurer la neutralité de la Belgique à la veille de la Première Guerre mondiale. Il refusa d'accorder le passage à l'armée allemande mais, le 3 août 1914, son pays fut envahi. Il prit la tête de ses troupes et s'efforça de relever sa chère patrie, dévastée par le conflit. Quand il perdit la vie dans un accident, les Français, attristés, lancèrent une souscription pour honorer ce valeureux allié, à travers un portrait équestre, réalisé par le sculpteur Armand Martial (1884-1960).

     

    Dans quelques temps, je consacrerai un article au Cours-la-Reine et au monument à Albert Ier. Mais cette rencontre dans les vertes frondaisons m'a donné l'occasion de saluer et de remercier pour leur gentillesse mes ami(e)s de Belgique.

     

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    Le chevalier des ombres...

     

    A travers les branches qui semblent jaillir d'un conte hivernal, il galope, insensible au tumulte de la ville.

     

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    A deux pas de l'Espace Champerret, dans le XVIIe arrondissement de Paris, ce mystérieux totem est une porte insolite vers un lieu mythique des années 1980: la Main Jaune, première boîte de nuit d'Europe réservée aux patins à roulettes. Mais après être restés à l'abandon et avoir accueilli un collectif d'artistes, les lieux seront bientôt revendus. Quelle sera leur vocation nouvelle?

     

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    Les pas des amoureux résonnent sur les pavés de Paris mais la Fortune en a réuni certains « pour l'éternité », de manière réelle ou symbolique, à différents endroits de la capitale.

     

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    Acis et Galatée, dans les moirures de la Fontaine Médicis.

     

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    Le tombeau d'Héloïse et Abélard, amants réels à la passion mythique, au cimetière du Père-Lachaise. Arraché au supplice de l'absence, leur souvenir est étendu parmi les tombes moussues ou fracassées par le temps.

     

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    Regards croisés d'Héloïse et d'Abélard, sur une porte d'époque Louis-Philippe.

               
     

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    Il y a toujours dans Paris un coin de nature, une bulle verdoyante, une émulsion de couleurs et de parfums, un monument qui attise ma soif d'écrire et mon imagination.

     

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    La Tour Saint-Jacques, vestige de l'église Saint-Jacques de la Boucherie (XIIe siècle, reconstruite au XVIe siècle et démolie en 1797), emporte mes pensées vers le ciel. Au carrefour de la rue de Rivoli et du boulevard de Sébastopol, ce monument gorgé de mystère domine un square où j'adore m'installer.

     

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    Située dans l'axe de la rue Nicolas Flamel, la tour est considérée comme un chef d'oeuvre du gothique flamboyant. Sa riche ornementation est associée, depuis fort longtemps, aux secrets de l'alchimie.

     

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    D'après la tradition populaire, un fabuleux trésor serait enterré, dans les entrailles de Paris, et accessible par les profondeurs de la tour. Mes pas m'ont guidée tant de fois vers cette gardienne des légendes de Paris...

     

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    Mais il est temps de redescendre, après cette ascension vertigineuse, et de succomber au charme de cette fleur à la robe immaculée.

     

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    Puisse-t-elle exprimer l'amitié que je ressens pour vous!

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    70 commentaires
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    En ce Printemps ressuscité, je vous propose un « safari artistique » dans l'un des quartiers les plus fréquentés mais aussi les plus méconnus de Paris, celui de la Madeleine.

     

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    Cherchant de « mystérieux » animaux de métal et de pierre, j'ai longé, en sortant de la gare Saint-Lazare, la façade ensoleillée du Printemps qui donne sur la rue du Havre.

     

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    Ce temple de la mode et de la décoration a conservé des éléments indissociables de sa splendeur historique.

     

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    Les statues des saisons, réalisées par Henri Chapu (1833-1891), ont retrouvé leur blancheur initiale, grâce aux travaux de restauration entrepris en 2011.

     

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    Admirons les coupoles somptuaires, surmontées de clochetons et couronnées de caducées, puis traversons la route pour rejoindre la rue Auber.

     

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    Au numéro 19, ce beau mascaron jaillit d'un enchevêtrement de feuilles et de branches de chêne.

     

    La rue des Mathurins est toute proche. Elle recèle un riche bestiaire sculpté, abrite de célèbres théâtres et préserve le souvenir des infortunés Louis XVI et Marie-Antoinette. Son histoire est des plus passionnantes.

     

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    Elle suit le tracé d'un vieux chemin qui traversait, au XIIIe siècle, les terrains de la ferme des Mathurins. Ancienne « rue Neuve-des-Mathurins », elle doit son nom aux moines de l'Ordre des Mathurins, appelé aussi Ordre de la Très Sainte Trinité pour la Rédemption des Captifs ou Ordre des Trinitaires.

     

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    Cet ordre, fondé en 1194 à Cerfroid, dans l'Aisne, par Saint-Jean de Matha et Saint-Félix de Valois rachetait les chrétiens prisonniers des pirates barbaresques. Les Mathurins, qualifiés de « Frères aux ânes » parce que leur règle ne les autorisait pas à monter à cheval, continuent d'apporter leur aide aux prisonniers.

     

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    Les terres agricoles des moines s'étendaient là où nous nous promenons aujourd'hui. Les plus vieux bâtiments de la rue ont disparu mais, au numéro 18, cette façade néo-mauresque est celle d'un ancien hammam.

     

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    Cet établissement de bains fut construit, en 1876, par Albert Duclos et William Klein.

     

    D'après le Guide du Baigneur, l'intérieur abritait « (...) une immense salle voûtée en plein cintre, éclairée par des étoiles de vitraux de couleur. » On y trouvait de magnifiques mosaïques de marbre, une salle de massage, un café-restaurant, un salon de coiffure et de pédicure, et une librairie. Le long d'une grande nef, des salons accueillaient les baigneurs sur de confortables divans. Certains jours, les dames empruntaient une entrée plus discrète, située au 47, boulevard Haussmann.

     

    L'engouement pour les bains exotiques évoquait la perspective de plaisirs hédonistes, l'influence des Mille et Une Nuits, rééditées plusieurs fois à la fin du XIXe siècle, et la vogue de l'éclectisme en architecture.

     

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    De grandes fenêtres aux arcs outrepassés sont insérées dans la maçonnerie polychrome.

     

    L'arc outrepassé désigne une variante de l'arc courant, dit en plein-cintre. Ses pointes accentuées, qui se rapprochent, lui donnent l'aspect d'un fer à cheval. Caractéristique de l'art hispano-mauresque, on le trouve aussi dans l'architecture préromane.

     

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    Le « Hammam Turc » de la rue des Mathurins a été détruit mais la façade a heureusement été conservée et restaurée.

     

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    En me dirigeant vers l'ouest, j'apprécie les façades rythmées par de belles ferronneries et les gracieux mascarons, baignés de soleil, entre deux giboulées.

     

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    De prestigieux hôtels particuliers, comme l'hôtel du marquis de Louvois ou le magnifique hôtel « Brongniart », etc... occupaient autrefois le vaste « clos des Mathurins » mais les bâtiments qui les ont remplacés nous offrent un répertoire décoratif de toute beauté.

     

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    Des agrafes sculptées ornées de coquilles, de palmettes et de masques fantastiques.

     

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    De belles avancées de pierre et de subtils jeux de transparence.

     

    Les percées haussmanniennes ont engendré une écriture nouvelle de l'espace urbain, fondée sur la théâtralité des façades situées aux angles des rues.

     

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    Après avoir traversé la rue Tronchet, qui conduit à l'église de la Madeleine, je me dirige vers le Théâtre des Mathurins.

     

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    La « Salle des Mathurins » fut inaugurée, le 10 octobre 1898, par la comédienne et chanteuse d'opérette Marguerite Deval, à l'emplacement d'une ancienne salle de concert.

     

    Appelé « Théâtre de Monsieur » en 1910 puis « Les Mathurins Nouveaux », le théâtre ferma ses portes en 1912. Il rouvrit en 1919, à l'initiative de Sacha Guitry qui y fit aménager un bar servant de galerie d'exposition et rebaptisa les lieux « Théâtre de Sacha Guitry ».

     

    En 1922, l'architecte Charles Siclis (1889-1942) agrandit le bâtiment et modifia sa décoration.

     

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    Jouant audacieusement avec les volumes, il élabora une façade « moderniste », plaquée sur les trois premiers niveaux d'un immeuble de rapport du XIXe siècle. Au-dessus de l'entrée, un balcon ciselé d'arabesques florales forme une avancée plastique devant trois petites baies surmontées de frontons triangulaires.

     

    Trois oculus marquent une césure créative entre la partie basse, occupée par le théâtre et les étages où se dévoile un grand bow-window.

     

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    Charles Siclis sera connu pour sa vision nouvelle de l'architecture et son désir de rupture avec les codes hérités de l'époque haussmannienne. Il concevra, entre autres, les théâtres Saint-Georges et Pigalle.

     

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    De 1927 à 1939, le Théâtre des Mathurins fut administré par Georges et Ludmilla Pitoëff dont les portraits ornent la façade.

     

    La pièce Dernier coup de ciseaux connaît actuellement un franc succès. Un meurtre est commis chaque soir et le public est invité à résoudre l'enquête.

     

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    Juste à côté, le Théâtre Michel fut fondé, en 1908, par Michel Mortier, un célèbre boulevardier.

     

    La crue de 1910 inonda ce théâtre à l'italienne mais, après les travaux de réfection, le public y applaudit les pièces des plus grands auteurs: Tristan Bernard, Georges Feydeau, Sacha Guitry, Colette, Jean Cocteau...

     

    En 1923, la comédienne comique Elvire Popesco se fit connaître dans Ma cousine de Varsovie, une pièce de Louis Verneuil.

     

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    Jean Poiret et Michel Serrault y connurent un début de célébrité dans Le train pour Venise, du même auteur.

     

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    (J'ai trouvé l'affiche sur le site www.regietheatrale.com. Si les propriétaires des droits me le demandent, je l'enlèverais.)

     

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    Le théâtre, construit sur les plans de l'architecte Bertin, présente une façade de style Napoléon III, caractéristique de la vogue de l'éclectisme. L'entrée est de style composite. Le fronton à l'antique, très sobre, repose sur des pilastres d'influence Renaissance.

     

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    Ce bel immeuble à pignons, de style flamand, se dresse au croisement de la rue des Mathurins et de la rue de l'Arcade. Ancien centre névralgique de la Compagnie des Wagons-Lits, il révèle une intéressante architecture de briques et un décor raffiné.

     

    Cette entreprise française d'origine belge fut créée en 1872 par Georges Nagelmackers qui s'inspira du modèle des trains de nuit, lancés par la Société du colonel Pullman aux États-Unis.

    Il fit réaliser en Europe les premières voitures-lits et les premières voitures-restaurant. En 1883, sur son initiative, le Grand Express d'Orient, futur Orient-Express, établit la liaison entre Paris et Constantinople.

     

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    Le monogramme aux deux lions devint le logo officiel de la « Compagnie Internationale des Wagons-Lits et des Grands Express Européens », en 1884.

     

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    On apercevait autrefois, sous la belle horloge, dans les jeux d'ombre et de lumière, le plan du Transsibérien, reliant Moscou à la Chine et au Japon, en passant par la Sibérie.

     

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    Ancien « chemin d'Argenteuil » puis « rue de Pologne », la rue de l'Arcade doit son nom à une ancienne arcade, construite en 1651 pour relier les jardins des Bénédictines de La Ville-l'Évêque, qui s'étendaient de part et d'autre de la route.

     

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    Ce passage, fut ouvert en 1839 par un entrepreneur, Monsieur Puteaux, sur l'emplacement du prieuré des Bénédictines de La Ville-l'Évêque. Croyant que la Gare de l'Ouest, actuelle Gare Saint-Lazare, serait édifiée entre la rue Tronchet et la rue de l'Arcade, Mr Puteaux espérait que l'entrée du passage attire de nombreux visiteurs mais la gare fut construite dans le quartier de l'Europe.

     

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    Le passage sombra dans l'oubli mais les promeneurs apprécient de redécouvrir son charme suranné et sa jolie verrière couvrant la moitié de l'espace.

     

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    Ancien passage Pasquier, il relie la rue de l'Arcade à la rue Pasquier qui rejoint la rue des Mathurins.

     

    Je vous conseille de lire, par ce lien, l'excellent article de Mr Jacques Brice, consacré au passage Puteaux, sur son blog intitulé Le Piéton de Paris.

     

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    Au croisement de la rue des Mathurins et de la rue Pasquier, se dresse un immeuble aux façades ondulantes, rythmées par de belles verrières et agrémentées d'un décor exotique.

     

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    La porte d'entrée finement travaillée.

     

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    Entre les rangées de fenêtres, des bas-reliefs représentent la faune luxuriante de l'ancien empire colonial français.

     

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    Cet immeuble de bureaux est l'ancien siège de la Société financière française et coloniale, construit en 1929 par les architectes Alexandre et Pierre Fournier.

     

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    Le sculpteur Georges Saupique (1889-1961) y élabora un programme iconographique de toute beauté.

     

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    Un crocodile, un éléphant, un chameau, un tigre, un serpent, un requin, une gazelle, des poissons et différents oiseaux composent un majestueux bestiaire.

     

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    Des matériaux précieux, (marbre de couleur, émaux de Venise et fines mosaïques), subliment ces motifs sculptés.

     

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    Georges-Laurent Saupique était un voyageur au long cours et un artiste passionné. Il explora les méandres de la vallée du Nil et étudia, pendant de longues années, l'anatomie et les comportements des animaux dans les jardins zoologiques d'Europe.

     

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    Il sculpta un des hauts-reliefs du Mémorial du Mont Valérien, décora le Palais de Chaillot, le paquebot Le Normandie et réalisa, sous la IVe République, un des bustes de notre Marianne nationale.

     

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    L'attitude de ce pêcheur de Terre-Neuve témoigne d'une répartition gracieuse et moderne des volumes dans l'espace.

     

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    L'immeuble est à contempler dans ses moindres détails. A la limite du toit, des oiseaux s'animent, dans des saynètes pittoresques.

     

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    Le talent de Georges Saupique s'accorda brillamment aux fantaisies et à la luxuriance du monde animal. Il réalisa, en 1925, avec un collectif d'artistes, une oeuvre monumentale appelée la Pergola de la Douce France, pour l'Exposition Internationale des Arts Décoratifs.

     

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    L'Auroch est une pièce maîtresse au sein de ce monument néoceltique, acquis en 1934 par la ville d'Étampes.

     

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    La municipalité le fit d'abord installer dans le bois de Guinette, en contrebas du donjon médiéval appelé la Tour de Guinette. Il a été transféré, en 2005, dans le Square de la Douce France.

    L'ensemble s'inspire des alignements mégalithiques de l'ancienne Europe et nous fait voyager à travers la magie des légendes arthuriennes.

     

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    Le bestiaire Art Déco de Georges Saupique contemple le Square Louis XVI. Ce jardin, créé en 1865, sur l'ancien cimetière de la Madeleine, abrite la Chapelle Expiatoire.

     

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      Ce monument, de style néo-classique tardif, conçu en 1815 par l'architecte Pierre-François-Léonard Fontaine, se dresse là où Louis XVI et Marie-Antoinette furent inhumés en 1793.

     

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      L'ancien cimetière remplaça, en 1659, le potager des Bénédictines de La Ville-l'Évêque mais aujourd'hui, c'est une rangée de pierres tombales symboliques qui perpétuent le souvenir des gardes suisses tués, le 10 août 1792, lors de l'arrestation du roi aux Tuileries.

     

    (Je consacrerai, dans quelques temps, un article entier à l'histoire de la Chapelle et de son jardin. )

     

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    Je longe le square jusqu'au croisement de la rue des Mathurins et de la rue d'Anjou où s'élève l'ancienne Banque Coloniale, édifiée en 1927 par l'architecte Paul Farge. Une faune chimérique et exotique y côtoie des personnages de pure fantaisie.

     

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    Un masque d'inspiration khmère.

     

    La porte d'entrée est encadrée par deux dragons aux ailes déployées, traditionnellement considérés comme des gardiens de trésors. Leur présence était donc plutôt appropriée pour accueillir les visiteurs de l'ancienne banque...

     

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    De nos jours, le bâtiment, en travaux, accueille le siège de l'INAO, l'Institut National de l'Origine et de la Qualité, ancien Institut National des Appellations d'Origine.

     

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    Cet établissement public, placé sous la tutelle du Ministère de l'Agriculture, identifie l'origine des produits et décerne les labels officiels de qualité.

     

    L'AOC ou Appellation d'Origine Contrôlée, le Label Rouge, le label AB, signifiant « Agriculture Biologique » et bien d'autres encore.

     

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    D'étranges créatures soutiennent les balcons aux ferronneries ouvragées.

     

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    Ce bestiaire onirique nous attire vers de fabuleuses contrées.

     

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    Les magnifiques heurtoirs

     

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    Ces personnages mystérieux, dotés de corps puissants et de têtes de rapaces, représentent des divinités asiatiques.

     

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    Ma promenade s'achève, en compagnie de ces êtres chimériques, mais ce n'est que temporaire car j'ai photographié bien d'autres « façades animées », témoignant de l'intense créativité des artistes de Paris...

     

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    Bibliographie

     

    Jacques HILLAIRET: Connaissance du vieux Paris. 1956. Éditions Princesse, réédition, 1978.

     

    Adolphe JOANNE: Paris illustré. Paris: Hachette, 1863.

     

    Théophile LAVALLÉE: Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'en 1850.Paris: Hetzel, 1852.

     

    Jean-Marie PÉROUSE DE MONTCLOS: Le Guide du patrimoine. Paris: Hachette, 1994.

     

    Félix DE ROCHEGUDE: Promenades dans toutes les rues de Paris. Paris: Hachette, 1910.

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    Je vous invite à découvrir, dans le 7e arrondissement de Paris, la rue Cler, semi-piétonne, charmante et chargée d'histoire. Insérée dans ce qu'on appelait autrefois « le bourg du Gros-Caillou », elle est bordée, sur sa moitié, par des commerces et des restaurants et rencontre la rue du Champ-de-Mars, la rue Saint-Dominique et la rue de Grenelle. Elle s'achève, vers le sud, au niveau de l'avenue de la Motte-Picquet.

     

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    Ancienne « rue Neuve-de-l'Église » puis « rue de l'Église », la rue Cler changea de nom en 1864, pour rendre hommage au Général Jean Joseph Gustave Cler (1814-1859), vainqueur de l'Alma et tué à la bataille de Magenta.

     

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    Le Général Cler

     

    Le Bourg du Gros-Caillou

    Ce quartier fort agréable, à la fois populaire et huppé, se situe à l'ouest du 7e arrondissement. Une de ses originalités est d'avoir conservé, à différents endroits, l'apparence d'un village du XVIIIe siècle. Plusieurs rues ont gardé leur nom et leur tracé d'avant la Révolution et leur ancien pavement a été préservé.

     

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    La partie piétonne de la rue Cler, un samedi à la fin du marché.

     

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    La partie ouverte aux voitures, qui conduit à la rue Saint-Dominique
    et à l'église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou.

     

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    La rue Cler vers 1900

     

    Jusqu'au milieu du XVIIe siècle, une « garenne verdoyante » (garanella: grenelle) s'étendait à l'emplacement du quartier actuel. Elle était couverte de vignes et de prés, de vergers et de potagers. On y chassait la caille et le lièvre.

     

    L'abbaye de Saint-Germain-des-Prés et l'abbaye de Sainte-Geneviève se partageaient la jouissance de cet espace luxuriant. La rue de Grenelle était appelée le « grand chemin des Vaches » et la rue Saint-Dominique, « rue aux Vaches » car les vaches du Faubourg Saint-Germain la remontaient pour aller paître dans le Pré aux Clercs.

     

    L'église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou se dresse au croisement des rues Cler et Saint-Dominique près de l'endroit où jadis, un gros caillou marquait la limite entre les terres des deux abbayes.

     

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    Cette église, conçue par l'architecte néo-classique Étienne-Hippolyte Godde (1781-1869), prend la forme d'une basilique romaine. Elle est précédée d'un péristyle dorique. Dans le fronton, une inscription latine fait référence à l'apôtre Pierre et à la pierre de bornage.

     

    Ce « Gros-Caillou » était un énorme bloc alluvial qui servait de point de repère dans le paysage et délimitait la frontière entre les abbayes établies sur la plaine de Grenelle. D'après le géographe Charles Pomerol, le caillou aurait été détruit, avec des explosifs, en 1738 mais le nom de l'église a perpétué son souvenir.

     

    De nombreux artisans s'établirent dans le quartier lorsque Louis XIV décida la construction de l'Hôtel des Invalides pour y loger les vétérans de l'armée. Des lavandières affluèrent pour blanchir le linge des anciens soldats. Elles exerçaient leur activité dans des blanchisseries flottantes, les bateaux-lavoirs. Sous l'impulsion des habitants du bourg, une église fut édifiée à partir de 1738, à l'extrémité de la rue Cler mais le bâtiment devint rapidement trop petit. L'édifice actuel fut construit, en majeure partie, entre 1822 et 1829.

     

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    Le bourg connut donc un formidable essor grâce à la proximité des Invalides. Entre 1786 et 1858, une pompe à feu monumentale,créée par les frères Périer, alimenta en eau le quartier du Gros-Caillou, l'École Militaire, les Invalides et le faubourg Saint-Germain.

     

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    A la fin du XVIIIe siècle, les « pompes à feu » remplacèrent les « pompes hydrauliques », du type de celle de la Samaritaine (mise en service sur le Pont-Neuf en 1608 à l'initiative d'Henri IV et du duc de Sully).

     

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    Vue de la « pompe à feu de Chaillot », prise depuis le Gros-Caillou. Le dessin est de Jean-Baptiste Lallemand. Source: Gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France.

     

    La première pompe à feu fut installée à Chaillot, sur la rive droite, en 1781. En 1788, la pompe du Gros-Caillou fut mise en place sur la rive gauche (Quai d'Orsay).

     

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    La tour que l'on aperçoit mesurait 35 mètres de hauteur. Elle contenait un réservoir géant et desservait les différents quartiers grâce à d'imposantes machines à vapeur, fabriquées en Angleterre. Elle fut abandonnée en 1851.

     

    Le port du Gros-Caillou fut aménagé pour transporter les matériaux nécessaires à la construction des Invalides. Il ne cessa de se développer, de la fin du XVIIIe siècle au milieu du XIXe siècle. Anecdote intéressante, une école de natation fut créée, dans le port, en 1822. La première école de natation fut fondée à Paris, en 1785, par le sieur Turquin, l'inventeur des Bains Chinois (des cabinets de bains réputés hygiéniques) et le créateur de la première piscine (Piscine Deligny), en 1801, le long des berges du Quai d'Orsay.

     

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    En 1810, une manufacture de tabac fut implantée sur une vaste parcelle de terrain située dans la partie nord du bourg. Cette gravure, qui provient du site de la BNF, est de Joris Minne d'après une illustration de A. Jahandier.

     

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    Manufacture des Tabacs, 1905. Photographie de Jean-Eugène Durand, trouvée sur le site culture.gouv.fr.

     

    Là où la rue Cler rencontre la rue de Grenelle, au numéro 23, s'élève un beau bâtiment, construit en 1911 et occupé aujourd'hui par le Café Roussillon. J'ai eu beau chercher, je n'ai pas trouvé le nom de l'architecte.

     

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    Le décor forme, autour des fenêtres, une peau luxuriante, composée d'ombellifères soutenues par des figures de femmes et d'enfants.

     

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    Les tiges drues et les fleurs délicates dessinent une rêveuse broderie.

     

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    Les fleurs soulignent les courbes de l'architecture, épousent les lignes structurelles. Dans la lumière se dévoile une forêt enchantée.

     

    Le motif des ombellifères est récurrent dans l'Art Nouveau mais on le rencontre plus souvent sur les vases et les ouvrages de marqueterie que dans l'architecture.

     

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    Aquarelle « Ombellifères » de l'atelier d'Émile Gallé, trouvée sur le site du Musée d'Orsay.

     

     

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    La porte d'entrée est décorée d'un magnifique motif
    en fer forgé qui reprend le thème de l'ombelle.

     

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    Après cette halte poétique, il suffit de traverser la rue de Grenelle pour s'engager dans la partie piétonne de la rue Cler.

     

    Un florilège de boutiques

     

    Je tiens à préciser que je ne suis « sponsorisée » par aucune marque. De nombreux commerces de la rue Cler appartiennent à « l'histoire gourmande » de Paris, aussi ai-je jugé intéressant de leur consacrer une petite étude. Les boutiques plus récentes ne sont pas moins intéressantes car plusieurs d'entre elles proposent des produits naturels qui répondent à une exigence de qualité.

     

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    Dans ce temple consacré aux produits de la ruche, les gourmands trouveront sûrement leur bonheur. Gelée royale, miels, propolis, cires, élixirs, produits de soins et de bien-être, l'éventail des saveurs est particulièrement étendu.

     

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    Cette « maison de chocolat » fut fondée en 1761, au numéro 35 de la rue du Faubourg-Montmartre, par Pierre-Jean Bernard, un jeune épicier.

     

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    En 1791, son beau-fils, Jean-Marie Bridault, héritier d'une importante famille d'épiciers de la rue Saint-Antoine, lui succéda.

     

    A partir de 1807, Marie Adélaïde Bridault, surnommée « la Mère de Famille », fit connaître un âge d'or à la boutique. Grâce à elle, la renommée de l'établissement ne cessa de grandir au-delà du faubourg.

     

    Le célèbre critique gastronomique Alexandre Grimod de la Reynière loua ses vertus dans son Almanach des Gourmands. Cette publicité enflammée fit affluer les clients.

     

    Au milieu du XIXe siècle, les confiseries se multiplièrent, avec l'essor croissant du sucre de betterave.

     

    A partir de 1895, Georges Lecoeur, le nouveau propriétaire, modernisa la boutique (installation du téléphone, édition de brochures de luxe, distribution de publicités...). Dans le contexte virevoltant de la Belle-Époque, « A la Mère de Famille » devint une véritable institution, plébiscitée entre autres par les danseuses des Folies Bergère!

     

    En 1906, à l'Exposition Culinaire Universelle de Paris, les délicates confitures, les chocolats surfins et les bonbons aux fleurs obtinrent un franc succès.

     

    Tout au long du XXe siècle, les héritiers directs ou spirituels de la famille Bridault et de Georges Lecoeur ont pris soin de proposer aux gourmands une gamme étendue de produits. Après la première guerre mondiale, Régis Dreux et, à partir des années 1950, Suzanne Bretonneau ont marqué les lieux de leur empreinte. Entre 1985 et aujourd'hui, des grands noms de l'art chocolatier et des connaisseurs émérites se sont succédés aux commandes de l'établissement: Serge Neveu, la famille Dolfi et le créateur Julien Merceron.

     

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    L'amour en cage: une dentelle voluptueuse et chic
    qui laisse entrevoir une perle rouge comme la passion...

     

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    Des boîtes à trésors...

     

    Plusieurs boutiques perpétuent, aux quatre coins de Paris, le savoir-faire initial de la maison mère. Ne manquez surtout pas de les visiter, à commencer par la boutique du Faubourg-Montmartre, au charme suranné. En 1984, sa superbe devanture verte, rehaussée de lettres d'or, fut inscrite à l'Inventaire des Monuments Historiques. A l'intérieur, sur des comptoirs en bois patiné, se dévoilent chocolats variés, calissons, caramels, guimauves, berlingots, nougats, fruits confits, marrons glacés, florentins, bêtises de Cambrai... Comment y résister?

     

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    Ces « divines gourmandises » ont inspiré un très beau livre de recettes. Afin d'en connaître les détails, je vous invite à consulter cet article, sur le blog Grelinette et Cassolettes. Je voudrais en profiter pour saluer Isa-Marie qui m'a donné envie d'écrire au sujet de la rue Cler et de ses délices.

     

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    Une superbe vitrine aux couleurs de la Saint-Valentin.

     

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    Dans un cadre sobre et élégant, les roses éclatent en bulles de couleur
    parmi le zinc patiné et le bois brun.

     

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    Les roses et les orchidées sont les reines des lieux. On y découvre aussi des gourmandises à base de rose: pétales cristallisés, liqueurs, pâtes de fleurs, confitures, gelées...

     

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    La charcuterie Davoli est installée dans la rue Cler depuis 1962. L'histoire de cette trattoria renommée a commencé en 1905. Vous y trouverez, entre autres, des jambons au charme « graphique » indéniable, un délicieux vinaigre balsamique, du riz Carnaroli idéal pour réussir de succulents risottos, des pâtes fraîches et un savoureux pain d'épices.

     

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    Depuis 1937, Jeusselin est l'un des meilleurs charcutiers-traiteurs de Paris, plébiscité pour ses succulents foies gras. Il a reçu plusieurs fois la Médaille d'Or.

     

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    Le fromager affineur Cantin, une tradition de « merveilles » crémeuses et millésimées...

     

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    Le repaire de Bacchuset ses divins élixirs...

     

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    Depuis 1954, les glaces Berthillon ont fait la réputation d'une famille, sise en l'île Saint-Louis, et régalé une infinité de papilles... Dans cette avenante boutique de la rive gauche, tout concorde à l'émulsion des saveurs.

     

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    Amorino, une qualité qui se fonde, depuis 2002, sur des ingrédients biologiques et des méthodes de fabrication les plus naturelles possibles. Le petit Cupidon de l'enseigne nous promet d'inénarrables plaisirs...

     

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    Après les plaisirs culinaires, les gourmandises littéraires...

     

    Le Passage de la Vierge

     

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    Cet endroit, qui ne paye pas de mine, se révèle, à bien des égards, fort intéressant. Il commence, au numéro 54 de la rue Cler et se termine au numéro 75 de l'avenue Bosquet.

     

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    Il aboutissait autrefois dans la rue de la Vierge et permettait de rejoindre la Chapelle de la Vierge, édifiée en 1737, là où se dresse aujourd'hui l'église Saint-Pierre du Gros-Caillou.

     

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    La chapelle fut inaugurée le 11 août 1738, sous le vocable de « Notre-Dame de Bonne Délivrance ». De nombreuses dévotions à Marie se déroulaient dans l'ensemble du bourg et à travers le passage.

     

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    Jusque dans les années 1970, on trouvait au numéro 6 un établissement de bains publics. On y dispense aujourd'hui des cours de yoga.

     

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    Un petit air de campagne dans Paris avec cette intéressante maison de famille.

     

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    Au numéro 5, une enseigne représente une clef, l'emblème de Saint-Pierre mais aussi du dieu Janus, le dieu romain au double visage, qui a le pouvoir d'ouvrir et de fermer les portes de l'année.

     

    Symbole de connaissance, gardienne des trésors et des secrets, la clef représente, dans l'héraldique, la confiance et la fidélité.

     

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    Au milieu du passage, une vierge semble régner sur un mystérieux capharnaüm, à côté d'un tableau que j'ai toujours beaucoup aimé: l'Angélus de Jean-François Millet (1814-1875).

     

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    J'ai reconnu cette oeuvre avec émotion...

     

    Cette huile sur toile, peinte entre 1857 et 1859, nous émeut par sa force et sa simplicité. Un homme et une femme, dont les silhouettes se découpent sur une plaine immense, ont laissé leurs outils agricoles et leur récolte de pommes de terre pour réciter l'angélus (une prière qui rappelle la salutation de l'Ange à la Vierge pendant l'Annonciation).

     

    Au-delà d'une oeuvre religieuse, c'est un hommage au monde paysan, à ses codes et à ses rythmes, que nous offre Millet. L'ombre et la lumière fusionnent dans une douce alchimie qui s'ancre autour du thème du recueillement.

     

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    L'entrée du passage, du côté de l'avenue Bosquet.

     

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    Notre-Dame de Bonne Délivrance veille sur le bourg du Gros-Caillou...

     

    J'espère vous avoir donné envie de vous promener dans la rue Cler, à la rencontre de son passé et d'explorer son patrimoine culinaire. Au carrefour de l'histoire et de la bonne chère, le quartier du Gros-Caillou regorge de possibilités. Je ne manquerai pas de les étudier, au fil du temps. Mais en attendant, les personnes intéressées pourront lire ici mon article consacré à la Fontaine de Mars, dans la rue Saint-Dominique, toute proche.

     

    Excellente « dégustation »!

     

    Bibliographie

     

    Antoine-Nicolas BÉRAUD et Pierre-Joseph-Spiridion DUFEY: Dictionnaire historique de Paris.Paris: J.-N. Barba, 1828.

     

    Jacques-Antoine DULAURE: Histoire physique, civile et morale de Paris. 1839.

     

    Pierre-Thomas NICOLAS et Magny HURTAUT: Dictionnaire historique de la ville de Paris et de ses environs. 1779.

    Charles POMEROL: Histoire géologique de Paris à travers les noms de rues. Paris: Masson, 1979.

     

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