(Collection personnelle)
Plaisanteries, boutades et rencontres espiègles refleurissent, en ce jour qui lâche la bride aux esprits facétieux. Les poissons d'avril et leur délicieuse iconographie sont à l'honneur!
Des poissons chargés d'histoire...
Émanation de rites printaniers et de traditions anciennes, la symbolique des poissons est associée au cycle des saisons et aux festivités qui marquaient le renouvellement de l'année.
Jusqu'au XVIe siècle, le début de l'année variait suivant les diocèses. A Lyon, elle commençait le jour de Noël; à Vienne, c'était le 25 mars. Dans certaines régions, le jour de Pâques ouvrait les portes du calendrier et dans d'autres provinces, c'était le premier avril.
Le roi Charles IX (1550-1574) décida de résoudre cette « complication » en fixant au premier janvier, dans l'ensemble de la France, le début de l'année civile. Le 9 août 1564, il signa l'édit de Roussillon qui n'entra en vigueur qu'en 1567.
(Portrait de Charles IX (1550-1574), par François Clouet. Cet être complexe, halluciné, en proie à des pulsions morbides et responsable du massacre de la Saint-Barthélémy, était le fils d'Henri II et de Catherine de Médicis. )
En 1622, la mesure fut étendue à l'ensemble du monde catholique grâce à l'adoption du calendrier grégorien.
La tradition du poisson d'avril semble tirer ses origines de ce fameux édit, car en souvenir des anciennes célébrations, les gens continuèrent d'échanger des cadeaux, de préférence teintés de burlesque.
De nos jours, les enfants et les plaisantins accrochent un poisson de papier dans le dos des personnes dont ils veulent se « moquer ». Et lorsque la plaisanterie est découverte, ils s'écrient « Poisson d'avril »!
Entre amis, entre collègues ou dans le cadre familial, les esprits taquins aiment s'illustrer et certains canulars, de plus ou moins grande ampleur, se déroulent dans les médias.
Les poissons d'avril dans le monde
Le premier avril est la Journée Internationale des Livres Comestibles. Depuis l'an 2000, cette célébration, conçue par Judith Hoffberg et Béatrice Coron, invite les gourmands à réaliser des créations culinaires en forme de livre ou ayant un rapport avec l'écriture. Les amateurs photographient leurs créations et les publient sur le site du Edible Book Day.

Au Brésil, le premier avril est appelé « Jour du Mensonge ». Les enfants créent des poissons colorés avec du tissu et du papier et les adultes rivalisent d'ingéniosité pour élaborer le plus « gros » mensonge.
Au Mexique, la coutume consiste à dérober provisoirement un objet appartenant à un ami. La « victime » recevra des friandises et un message lui révélant qu'il s'est fait piéger.
Aux États-Unis, au Canada et au Royaume-Uni, le jour des fous d'avril, April Fool's Day, ou All Fool's Day (Jour de tous les fous) apparaît comme une sorte de réminiscence de la fête des fous médiévale mais dans une version plus édulcorée.
En Écosse, les farceurs oeuvrent aussi le 2 avril!
En Espagne, c'est le 28 décembre, jour des Saints-Innocents, que les enfants accrochent un petit bonhomme de papier dans le dos de personnes choisies.
Dans de nombreux pays, le premier avril est l'occasion de se gausser, de manière plutôt débonnaire, des personnes que l'on apprécie.
Les beautés d'avril
Enluminure du mois d'avril issue des Très Riches Heures du duc de Berry, XVe siècle.
Le mois d'avril est une passerelle enchantée. L'hiver s'est éloigné. L'équinoxe de printemps a réveillé le pouvoir des fleurs. Les bourgeons, gorgés de force, cèdent la place aux couleurs les plus vives. La sève pulse sous l'écorce des arbres fruitiers et les animaux se départissent de leur pelage hivernal.
La Nature est en liesse même si avril est aussi un mois capricieux, rythmé par de redoutables giboulées. Cette inconstance météorologique a donné lieu à plusieurs dictons et proverbes:
« Fleurs d'Avril
Ne tiennent qu'à un fil ».
« Quand Avril en fureur se met
Pas de pire mois dans l'année! »
« Il n'est si gentil mois d'avril
Qui n'ait son chapeau de grésil. »
Heureusement, rien n'arrête la reverdie... Les délicates beautés en robes de lumière affrontent, depuis la nuit des temps, les tempêtes et les fantômes de l'hiver qui viennent parfois les caresser, avec leurs doigts de givre.

Sur la roue zodiacale, dansent, à cette période transitoire, des êtres magiques: le poisson, emblème lunaire et le bélier, animal solaire.
Le poisson d'avril, messager de l'amour et du Printemps
Si les canulars associés au premier avril sont toujours bien vivants, l'image du poisson était autrefois utilisée pour exprimer son amour. Aux alentours de 1900, les cartes illustrées de poissons étaient très répandues. Le messager des forces printanières était accompagné d'angelots, d'enfants, de belles jeunes femmes ou de couples amoureux. Des vers romantiques complétaient l'ensemble.
Ces cartes s'inscrivent dans la lignée de celles de la Saint-Valentin et du premier Mai. Les amoureux déclaraient leur flamme avec espièglerie et sensibilité.
La vogue des cartes illustrées était l'occasion de célébrer, de manière poétique, le cycle des saisons et le renouveau printanier.
Cette iconographie au charme suranné, est truffée de symboles d'amour et de chance. Le fer à cheval est considéré depuis fort longtemps comme un porte-bonheur et utilisé pendant les rituels amoureux. Des rubans roses ou rouges étaient glissés dans les petits trous de l'objet avant d'être offerts à la personne désirée. Si le contexte était favorable, ils pouvaient être dissimulés sous son matelas ou son oreiller.
Les jeunes hommes frottaient parfois des petits fers à cheval sur la lettre qu'ils destinaient à l'élue de leur coeur.
Protecteur du foyer contre les tempêtes et les forces malveillantes, le fer à cheval était placé, à cet effet, les pointes vers le haut, au-dessus des portes ou des cheminées. Réputé attirer l'amour et la prospérité, il était posé, les nuits de pleine lune, sur le rebord des fenêtres. Il accompagnait aussi les pêcheurs dans leurs activités.
Depuis la plus lointaine antiquité, les roses symbolisent l'amour. Leur douce couleur rose-thé s'harmonise délicatement avec les nageoires de ces poissons Cupidons.
(Plusieurs cartes sont issues de ma collection personnelle. J'ai trouvé les autres sur le net et plus particulièrement sur le très beau site de Colombes Philatélie).
Incarnation des forces printanières, le poisson d'avril met à l'honneur une magie populaire qui offre au monde de l'enfance une place privilégiée.
Sur certaines cartes, le poisson est assimilé à la légendaire cigogne qui apporte les nourrissons dans les foyers.
Les cartes du premier avril étaient aussi agrémentées de messages d'amitié.
On vendait, dans les boutiques de la Belle-Époque, des poissons en sucre, en chocolat et de jolies boîtes colorées, en forme de poisson, remplies de gourmandises. Cette tradition a survécu à travers la « friture » de Pâques, de succulents chocolats en forme de créatures aquatiques.
Je vais avoir bien du mal à résister...
Au cours des repas, on plaçait à table des petits objets imitant la nourriture afin d'amuser les convives et des boîtes miniatures en forme de poisson pour y loger quelque chose de précieux.

Une belle enseigne pisciforme dans le quartier du Gros-Caillou. (7e arrondissement de Paris).
La symbolique du poisson
Le poisson se love dans les eaux matricielles qui symbolisent aussi les profondeurs de l'inconscient. Il est intimement lié aux forces vitales et à la notion de fécondité. Pour les anciennes religions, le poisson était associé aux déesses mères qui règnent sur l'amour et la fertilité. Dans les temples, des poissons aux couleurs chatoyantes peuplaient les étangs, les fontaines et les bassins sacrés.
Des déesses à queue de poisson étaient célébrées au Proche-Orient. La déesse assyrienne Atargatis était représentée avec une queue de sirène.
The Mermaid, par le peintre préraphaélite John William Waterhouse (1849-1917).
Les premières sirènes ressemblaient à des Harpies. Leurs ailes d'oiseaux claquaient dans le vent comme les voiles des bateaux. D'après la légende, battues par les Muses dans un concours de chant, elles perdirent leurs plumes, utilisées pour tresser des couronnes.
Ulysse et les Sirènes, 1891, par J.W. Waterhouse.
Ulysse et les sirènes, par le peintre victorien Herbert James Draper(1863-1920).
Les Sirènes
Leurs chants étranges, ravissantsécorchent la lune et le vent
aimantent sur la mer épaisse
les marins vers le sombre Hadès
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Fileuses d'or et d'ossements
l'écume a des lèvres de sang
dans les prairies d'ondes nacrées
entre leurs doigts entrelacés
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Reines dans la nasse des eaux
leurs chevelures de coraux
tissent les songes matriciels
et les anémones de ciel
****
Ourlés de feu les élixirs
perlant de leurs yeux de vampires
enivrent les âmes de moire
qui s'embrasent dans leurs miroirs...
(Cendrine)

The Land Baby, par le peintre préraphaélite John Collier(1850-1934).

Poisson volant, par H J Draper.
Dans la Grèce ancienne, le poisson était associé à Aphrodite, née de l'écume de la mer...
La naissance de Vénus, vers 1485, par Sandro Botticelli.
Dans la Rome antique, le premier avril, les femmes vénéraient la déesse Vénus Verticordia et la Fortune virile. Le poète latin Ovide relate que la statue de la déesse, dépouillée de ses bijoux et de ses diverses parures, était baignée et parfumée. Les prêtresses l'ornaient ensuite de colliers d'or et de roses fraîches.
Les femmes se lavaient dans de l'eau vive, énonçaient des voeux de fécondité, et portaient des couronnes de myrte vert, arbuste sacré de la déesse. Elles offraient de l'encens à la Fortune Virile, qui devait les aider à dissimuler aux hommes les petits défauts de leur anatomie. Dans les temples, elles savouraient un breuvage mystique, mélange de lait, de miel et de suc de pavot. D'après les anciennes croyances, Vénus avait absorbé cet élixir lors de ses noces avec Vulcain, le dieu du feu et de la forge.
A l'époque chrétienne, le poisson devint un symbole du Christ. Son nom en grec, ichtus/ichtys, correspondait à l'acrostiche formé à partir des premières lettres de la locution: Iesos Khristos Theou Uios Soter soit « Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur ». Cet acrostiche servit de signe de ralliement secret aux chrétiens.
Dans les traditions d'avril et de Pâques, il est question de résurrection des forces naturelles et de pêche miraculeuse.
Les pêcheurs, décor du pavement de la basilique d'Aquilée, en Italie.
Sur les murs des Catacombes et les sarcophages paléochrétiens, le poisson représente le sacrement de l'Eucharistie, communion suprême du Christ avec ses disciples. Il évoque le passage et le cheminement des âmes vers l'au-delà.
Le calice au poisson, dans la Maison aux Poissons, à Ostie (le port de Rome).
Le bassin qui contient l'eau du baptême est appelé piscina, « l'étang aux poissons ».
Au numéro un de la rue Montmartre, dans le premier arrondissement de Paris, on aperçoit ce poisson sculpté dans le mur de l'église Saint-Eustache (1532-1640). Il domine une porte basse qui conduit à une petite crypte, l'actuelle sacristie.
Il provient d'une ancienne chapelle, construite en 1213 grâce à Jean Alais, le chef des joueurs de mystères. Il prêta au roi Philippe Auguste une somme d'argent conséquente et reçut l'autorisation de prélever un denier sur chaque panier de poisson vendu aux Halles. Il se remboursa si bien qu'il put faire édifier une chapelle à Sainte-Agnès, là où se dresse aujourd'hui le choeur de l'édifice.
Les poissons d'avril sont les messagers du Printemps et les gardiens des anciennes croyances. Enracinés dans l'imaginaire collectif, ils confrontent ceux qui en sont les « victimes » à une sorte de rite de passage. Ils frayent dans les eaux magiques, à la croisée des fluides de mort et de vie et nous invitent à laisser caracoler notre imagination...
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