
William Henry Hunt (1790-1864), The turnip lantern, 1838, New Walk Museum & Art Gallery de Leicester.(Turnip signifie navet).
Nous revoici à l'heure d'Halloween, fête mêlée de flammes et de ténèbres qui ressuscite les secrets de la très ancienne Samain. Si vous souhaitez lire ou relire mes travaux concernant le folklore automnal, les symboles d'Halloween, la Toussaint ou le Jour des Morts en Amérique du Sud, il vous suffit de cliquer sur le titre ci-dessous :
Sortilèges d'Halloween et traditions de la Toussaint.

L'article en question étant d'une taille « conséquente », laissez-moi vous rappeler ce que désignait Samain.

Samain, qui signifie « réunion », était la nuit mystérieuse qui ouvrait les portes de l'année sombre. Appelée Samhain, Soween ou Oiche Shamhna: « la nuit de la fin de l'été » en Irlande, Samhuinn en Écosse, Samon ou Samonios en Gaule, elle rassemblait les tribus celtes autour de grands brasiers.
Fête des récoltes émanant de rites agraires du Néolithique, elle se ranimait, cycliquement, dès que les puissances de l'obscurité déferlaient sur le monde humain et célébrait, de manière étrange et flamboyante, l'entrée dans le monde hivernal.

Charles Wysocki (1928-2002), peintre et illustrateur américain. Les moissons d'Halloween.
L'année celtique commençait dans la nuit du 31 octobre lorsque s'ouvraient les portes de Samain, fête de l'entrée dans l'hiver, dont Halloween est la résurgence. Elle se divisait en deux périodes: une période sombre s'écoulant de Samain à Beltane, (du 31 octobre au 30 avril) et une période claire qui s'étendait de Beltane à Samain, (du 30 avril au 31 octobre).

Célébrée dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, principalement aux États-Unis, au Canada et dans les pays anglo-saxons mais pas seulement, Halloween plonge ses racines complexes dans les croyances et la mythologie celtiques. Elle réveille aussi un code symbolique commun à plusieurs régions de France.

Au XIXe siècle, ayant survécu à la christianisation sur le Vieux Continent, les traditions de Samain furent transportées en Amérique du Nord par les Irlandais, les Écossais et les Gallois, contraints par millions de quitter leur pays en raison de la famine qui y sévissait. Elles s'implantèrent dans le Nouveau Monde et s'adaptèrent, avec certaines contradictions, aux contraintes de cette terre en friche, creuset de populations variées et de religions multiples.

D'après les anciennes croyances, à l'orée de Samain, le voile entre le monde humain et le monde des esprits s'amoindrissait. Trois jours avant la nuit fatidique et trois jours après, les populations festoyaient autour de grands feux afin de bannir les créatures dangereuses qui hantaient l'obscurité mais certaines célébrations pouvaient s'étendre sur une durée de 31 jours.
La communication avec le Sidh, l'Autre Monde de la tradition celtique, était favorisée. Intimement lié à la féerie, aux dieux et aux esprits, cet Autre Monde était accessible à des êtres qui portaient d'étranges marques de naissance, détenaient certains dons ou souffraient d'épilepsie. Les héros et les êtres au sang vif étaient happés sur ces mystérieux chemins.
Inversement, des créatures inquiétantes, venues du Sidh, pouvaient pénétrer dans le monde humain mais des êtres protecteurs, d'une sagesse intemporelle, évoluaient parmi les ombres de la nuit.

Très présentes dans l'imaginaire d'Halloween, les sorcières jouent le rôle d'initiatrices auprès des enfants. Dans les représentations populaires, elles insufflent la connaissance et transmettent leurs secrets avec bienveillance.

La magie de Samain est restée vivante dans les célébrations d'Halloween, à travers la volonté de repousser les entités néfastes et d'attirer les faveurs des esprits en revêtant leur apparence par le biais de déguisements et de masques.
Elle a perduré dans la tradition des soul cakes, « gâteaux d'âmes » ou « gâteaux pour les âmes », toujours vivace dans plusieurs régions d'Écosse, d'Irlande, de France, dans les comtés d'Angleterre et dans certains pays d'Europe de l'Est et d'Europe du Nord. Autrefois, les femmes y dissimulaient une bague pour déterminer qui se marierait en premier; une figurine en terre cuite pour connaître l'identité de celle qui deviendrait mère dans l'année; une pièce de monnaie pour attirer les richesses; un petit morceau de bois destiné à honorer un proche défunt. Des enfants et de pauvres hères, appelés soulers, recevaient ces gâteaux et allaient chanter, de maison en maison, des prières pour les disparus.

Aujourd'hui, ces biscuits, qui célèbrent le All Souls'Day, « le jour de toutes les âmes », ressemblent davantage à des cookies.

On disait, pendant la nuit de Samain, que les âmes des personnes aimées venaient se réchauffer au feu de l'âtre familier ou près des bougies allumées sur le rebord des fenêtres. On chuchotait aussi que les spectres de personnes décédées de mort violente cherchaient à exercer leur vengeance... La «chandelle des âmes» était donc allumée pour repousser les fantômes malveillants et montrer aux défunts «débonnaires» la voie souhaitée pour atteindre le repos éternel. Pour éloigner les présences non désirées, on plaçait autour des lits des fèves, des graines de fenouil et des brins de lavande.
On laissait également de la nourriture sur la table familiale, sur le seuil de la porte ou devant la cheminée, pour les esprits du lieu.

Il était fortement déconseillé de balayer après le coucher du soleil pendant les trois jours qui suivent le 31 octobre car, à cette période, le balai domestique détient le pouvoir d'absorber les esprits familiers, protecteurs du foyer. Seul le balai de sorcière, rituellement consacré à Aradia, dame lunaire des croisées de chemins et avatar de la sombre Hécate, pouvait être utilisé.
On ne devait ni coudre, ni filer, ni laver le linge, de crainte que les couturières, les fileuses ou les lavandières de nuit (âmes errantes, damnées et carnassières) jettent des sorts aux vivants et sucent leur sang pendant le sommeil.

De nos jours, les anciens rituels se lovent dans les coutumes populaires. Les pommes, fruits fétiches des sorcières et les citrouilles ciselées, décorées avec de petites bougies et promenées devant les maisons sont autant de gourmandises et de visages facétieux destinés à faire fuir les entités maléfiques.

Noms et Etymologie d'Halloween
« Hall » est lié à la racine germanique « hel », qui a donné le mot anglais « hell » signifiant « enfer », mais ces termes ne doivent pas être interprétés dans un sens chrétien.
Halloween, que l'on appelle aussi Hallowmas, est la contraction des termes suivants:
« Hallowed Even » signifiant « Nuit Sacrée ».
« Alls-Souls-Eve » désignant la « Veille de toutes les âmes ».
« All Hallow's Eve/Evening » ou « Veille de la Toussaint ».

Les Citrouilles d'Halloween

Évidées, sculptées et garnies de bougies, elles défient l'obscurité de la nuit et sont considérées, dans les récits de veillée, comme très efficaces pour repousser les bêtes voraces et les esprits tourmenteurs.

(Image du net)
Ces têtes lumineuses, rendues « vivantes » par les flammes des bougies, sont une réminiscence des feux que l'on allumait jadis à la limite des villages et des villes. Protectrices contre la peur du noir et les cauchemars associés au monde de l'enfance, elles favorisent la transmission des secrets et perpétuent une forme de connaissance orale qui nous prépare à affronter le monde de l'hiver.

Elles sont omniprésentes dans les pays anglo-saxons où les enfants et les adultes, costumés et masqués, défilent dans les rues en brandissant des lanternes, des balais de sorcière et différents objets magiques. Les enfants frappent aux portes des maisons et prononcent la phrase consacrée « Trick or Treat » qui signifie « un bonbon ou un sort » ou « tu payes ou tu as un sort! » Messagers ludiques du monde des esprits, ils reçoivent des sucreries et de l'argent dans un sac ou un petit chaudron.

Traditionnellement, les lampes d'Halloween étaient creusées dans de gros légumes que l'on ramassait vers l'équinoxe d'automne, aux alentours du 21 septembre. Racines, rhizomes et tubercules étaient transformés en lanternes flamboyantes pour repousser les démons tapis dans le noir.

Pour conjurer le mauvais sort, les têtes lumineuses étaient placées à la croisée de plusieurs chemins (lieux associés aux apparitions du Diable et aux rituels des sorcières), à l'entrée des cimetières ou devant les bâtiments en ruines, repaires de rôdeurs maléfiques...

La tradition des Rommelbootzen ou « têtes de mort de la Toussaint » existe toujours en Lorraine et en Moselle. De grosses betteraves creusées, ciselées en forme de visages grotesques sont illuminées par une myriade de bougies. Elles sont ensuite placées aux croisées de chemins, au pied des calvaires et sur le rebord des fenêtres. La coutume veut que les sculpteurs de betteraves y « transfèrent » un peu de leur âme.

Image www.quevaucamps.be
Les racines relient le monde des profondeurs, celui de la mort nourricière et des esprits chthoniens, au monde de la surface où évoluent les vivants. Dans le folklore du nord de l'Europe, certaines racines sont « habitées » par de mystérieux esprits dont il faut se concilier les faveurs. Les légendes allemandes font référence à Rübezahl, le «compteur de navets» que l'on appelle aussi «Maître Jean», «Seigneur Jean» ou «Sire Jean», des noms qui désignent le Maître Obscur/le Diable.

En Wallonie, ce sont les Lumerottes ou Grinche-Dents/Grignedins qui ont la cote auprès du public et surtout des enfants. Ils creusent des betteraves fourragères, appelées «racines d'abondance», et placent des bougies à l'intérieur. Ils accrochent chaque betterave à un fil et suspendent le fil à un bâton. Ils vont collecter des bonbons en faisant danser ces lumières étincelantes.

Affiche du festival des « Betteraves Grimaçantes » qui se déroule tous les ans au château Saint Sixte de Freistroff, près de Bouzonville en Moselle. En 2015, les festivités auront lieu les 25, 28 et 31 octobre.
Pour effrayer les créatures de l'hiver qui approche, on glisse parfois des allumettes rouges dans la « bouche » des betteraves.
Le 11 Novembre, dans le Pas-de-Calais, des adultes et des enfants, réunis en processions joyeuses pour fêter Saint-Martin, tiennent des lanternes fantastiques constituées de courges, de betteraves, de potirons ou de pommes de terre. Ces masques végétaux, éclairés par des bougies, ravivent la tradition des Têtes flamboyantes qui marquaient la fin des travaux agricoles (fête des guénels).

En Écosse, les enfants promènent une neepy candle, visage brasillant creusé dans un gros rutabaga (neep), destiné à chasser les êtres malveillants et à stimuler la venue des fées protectrices.
Qui peut donc prétendre qu'Halloween est purement américaine et n'a aucun lien avec «nous» alors que nous sommes en présence d'un fonds culturel commun qui a traversé les âges et s'est profondément enraciné dans l'inconscient collectif?
Les Citrouilles Indiennes
Quand les Irlandais, victimes de la famine, s'expatrièrent en masse vers les États-Unis, leurs croyances trouvèrent un écho dans celles des Amérindiens. Ces derniers célébraient l'arrivée des jours sombres et le retour sur la terre des âmes des défunts, venues donner du courage et de la force aux vivants.

Winslow Homer (1836-1910), la Citrouille, 1878, aquarelle.
Peintre américain, Winslow Homer fut attiré par l'Impressionnisme avant d'orienter sa palette entre Réalisme et Symbolisme. Reporter dessinateur pendant la Guerre de Sécession, il peignit le quotidien des militaires et s'intéressa au monde rural, aux animaux et aux mouvements oniriques de l'océan. Il aimait illustrer d'anciennes comptines et des chansons associées au folklore anglo-saxon.

Winslow Homer, « For to be a Farmer's boy », 1887.
Dans cette aquarelle qui évoque une chanson populaire anglaise, liée au thème du soleil couchant, la belle couleur gourmande de la citrouille se dévoile à travers les brumes de novembre. L'artiste met en scène un jeune garçon dans un univers empreint d'une douceur mystérieuse, sublimé par le moment où la clarté du soleil se dilue derrière les collines. Fantasmagorique, le monde des citrouilles entre en symbiose avec les forces nourricières et mortifères de l'automne tout puissant.

Originaires d'Amérique, les grosses citrouilles oranges (pumpkin), se développent sur des lianes luxuriantes. Leur peau épaisse se partage en quartiers. Leurs grandes feuilles vert vif forment des vrilles décoratives. Leurs fleurs jaune d'or en forme d'entonnoir se forment à la fin du printemps. Gorgées de graines au moment d'Halloween, elles évoquent la mort et la fécondité, la connaissance et les liens subtils entre les mondes. Leurs graines rissolées sont des trésors de vitamines et d'énergie.
Dans certaines tombes mayas, on a retrouvé des citrouilles fossilisées, âgées de plus de 6500 ans.

Le potiron vient aussi des Amériques. Ce beau fruit se distingue par ses couleurs variées, du rouge vif au vert foncé en passant par l'orange lumineux. Sa chair appétissante excite les papilles et stimule l'imagination des gourmands. Sa chair est moins filandreuse et plus sucrée que celle de la citrouille.

Courges musquées, butternut ou spaghetti, giraumons, potimarrons, pâtissons... le monde des cucurbitacées nous régale de ses saveurs. Avec leurs couleurs solaires et leurs étranges silhouettes, ces «merveilles végétales» sont les emblèmes d'Halloween.

La légende de Jack O'Lantern

Jack était un fermier irlandais, buveur impénitent qui écumait les pubs et les auberges de son petit village. Une nuit d'Halloween, alors qu'il déambulait dans les rues en quête d'une âme désireuse de lui offrir à boire, il aperçut un jeune homme élégant à la croisée de plusieurs chemins. Il l'interpella et l'inconnu se transforma en pièce luisante qui roula sur le sol. Jack ramassa la pièce et se précipita vers la première taverne venue. Sans le savoir, il avait conclu un pacte avec le Diable mais comme sa bourse était protégée par une serrure en forme de croix, Satan dut lui accorder une année supplémentaire de vie, en toute tranquillité.
Une fois le délai écoulé, le Diable vint chercher Jack mais ce dernier le berna en le faisant grimper dans un arbre. Incapable d'en redescendre, Satan dut accepter que Jack ne soit jamais emporté en Enfer.
Quand Jack mourut, les portes du Paradis se refermèrent devant lui en raison de ses nombreux pêchés. Il devint une âme errante et dut s'éclairer dans l'obscurité avec un gros navet qu'il avait rempli d'un peu de braise, subtilisée aux abords de l'Enfer.
On peut le rencontrer, la nuit d'Halloween, sur les vieilles voies ténébreuses. Solitaire, il porte une énorme citrouille sur le dos...

Ainsi, dans la nuit « entre les temps », à l'instar de Jack O'Lantern, vont les moissonneurs d'âmes, enfants de la Faucheuse. Ils se déplacent à pied ou empruntent des charrettes, des barques et des carrosses inquiétants. Présente sous une multitude de formes, dans les légendes celtiques, la mort est initiatique et nourricière. Dans les légendes celtes, elle attend le roi et ses guerriers au creux d'un chaudron magique, puits ouvert sur le monde d'en bas, espace temps d'épreuves et de dangers qui régénèrent l'impétrant et renouvellent les forces de la communauté. Entre Halloween et la Toussaint, la mort creuse ses inéluctables sillons mais la vie est là, dans la chaleur ondoyante des flammes, les gourmandises partagées, les facéties des enfants...

Vous pourrez trouver dans l'article cité plus haut (Sortilèges d'Halloween et traditions de la Toussaint) des renseignements plus approfondis encore sur le thème de la chevauchée des sorcières, l'histoire de la Toussaint en France et en Europe, le personnage de l'Ankou en Bretagne, les célébrations du Jour des Morts au Mexique, la symbolique du chrysanthème...

Illustration de Richard Lank
En attendant nos prochains échanges, je vous souhaite un mois de Novembre riche d'une multitude de petits bonheurs et de plaisirs gourmands à partager avec ceux que vous aimez. Mes pensées volent aussi vers les personnes qui souffrent et les êtres chers qui ne sont plus là...

Prenez bien soin de vous, merci encore pour vos gentils messages et gros bisous !

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