(Promenade au Ranelagh Chapitre Deux)

Je vous retrouve avec plaisir au Ranelagh, ce bel espace de verdure à l'anglaise qui prolonge la Chaussée de la Muette et ses immeubles pittoresques, dans le 16e arrondissement de Paris. Si vous souhaitez découvrir ou redécouvrir le premier chapitre de cette promenade il vous suffit de cliquer ICI ou sur la photo ci-dessous.


Je vous avais donné rendez-vous devant le monument dédié à Jean de la Fontaine (1621-1695).

A l'intersection de l'avenue Ingres et de l'avenue du Ranelagh, se dresse une imposante statue du fabuliste, accompagné du corbeau et du renard. Le sculpteur portugais Charles Correia (1930-1988) a conçu cet ensemble en 1983 et les personnages en bronze ont été exécutés par la fonderie italienne Mapelli.



Ce monument remplace un groupe sculpté inauguré, le 26 juillet 1891, à l'initiative du Comité La Fontaine.

Créé en 1884, ce Comité comptait parmi ses membres le poète et académicien Sully Prudhomme (1839-1907), le docteur Pierre Marmottan (1832-1914) qui devint maire du 16e arrondissement, Victor Hugo (1802-1885) et Armand Fallières (1841-1931) qui fut tour à tour ministre de l'Intérieur, de la Justice, de l'Instruction Publique et Président de la République, de 1906 à 1913.

Après sept années de travail intensif, l'oeuvre fut financée par une souscription publique, le produit de concerts et d'expositions et diverses subventions de la Ville de Paris. Sculptée en plâtre par Alphonse Achille Dumilâtre (1844-1923), elle fut exécutée en bronze par le fondeur Thiébaut et présentée à l'Exposition Universelle de 1889. Elle fut hélas détruite en 1942 par les allemands.
En vertu d'une loi promulguée par le Gouvernement de Vichy, le 11 octobre 1941, les statues métalliques non ferreuses devaient être fondues, ce qui fit disparaître de nombreuses sculptures dans les jardins et sur les places de Paris.

L'oeuvre figure sur une publicité réalisée pour le chocolatier Guérin-Boutron dont l'usine se situait rue du Maroc, aux numéros 23 et 25, dans le 19e arrondissement de Paris. Ce fabricant de fin chocolat aux accents prononcés de vanille possédait deux boutiques dans la capitale, une au numéro 29 du boulevard Poissonnière, la seconde au numéro 28 de la rue Saint-Sulpice. L'image, trouvée sur le site Culture.gouv.fr, appartient à une série de 78 sujets représentant les statues de Paris. Ces images, très prisées des collectionneurs, furent éditées à l'initiative de la maison Guérin-Boutron dont les chocolats reçurent la Médaille d'Or aux Expositions Universelles de 1889 et de 1900.
Avant les chocolats Poulain, qui en firent la célébrité, la Maison Guérin-Boutron joignit à ses tablettes de chocolat des petites images lithographiques représentant des personnages historiques ou relevant de l’imaginaire populaire. Ces images étaient publiées en courtes séries dans le but de fidéliser la clientèle.

Le buste de la Fontaine était entouré par une femme ailée, un lion majestueux et différents animaux: un serpent, un renard, un singe, un chat, un corbeau tenant un fromage, des alouettes, deux pigeons...
Les personnages étaient appuyés sur un soubassement semi-circulaire signé Frantz Jourdain (1847-1935).

Frantz Jourdain était le premier architecte de la Samaritaine, le fondateur et le président du Salon d'Automne où furent découverts les Impressionnistes. Le soubassement qu'il a créé existe toujours. Il soutient la nouvelle statue de l'écrivain, penchée vers le corbeau et le renard de la célèbre fable.


Le Corbeau et le Renard
Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l'odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
« Hé ! bonjour, Monsieur du Corbeau.
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. »
A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ;
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le Renard s'en saisit, et dit : « Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l'écoute :
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. »
Le Corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.




Image d'Épinal
Les rencontres et les facéties de ces personnages n'ont cessé d'imprégner nos mémoires et d'inspirer les artistes.

François Chauveau (1613-1676), « graveur illustre du roi », réalisa une suite de dessins et de gravures pour le premier recueil des Fables, paru en 1668, chez Barbin. Dédié au fils aîné de Louis XIV, le Dauphin, alors âgé de six ans, il se composait de 124 fables, réparties en 6 livres.

Illustration de Claude Gillot (1673-1722) conservée au musée Condé de Chantilly. (Culture.gouv.fr.)

Illustration de Sébastien Le Clerc (1637-1714) conservée au musée des Beaux-Arts de Rennes.

Illustration de Jean-Baptiste Oudry (1686-1755) pour la prestigieuse édition des Fables choisies de 1755-1759 (Desaint&Saillant-Durand).

Lithographie d'Hippolyte Lecomte (1781-1857) pour l'édition des Fables choisies de 1818.

Illustration de Jean-Jacques Grandville (1803-1847), célèbre caricaturiste de Nancy, pour l'édition des Fables de 1838.

Le Corbeau et le Renard illustrés par Gustave Doré (1832-1883) pour l'édition des Fables de 1867.

Aquarelle d'Auguste Delierre (1829-1891) pour l'édition des Fables de 1883.

Planche en couleurs de Paul-Émile Colin (1867-1949) pour les Imageries réunies de Jarville-Nancy, 1900.

Gravure sur bois de Pierre Jean Jouve (1887-1976), datée de 1929. (Archives Larbor).

Miniature d'Henry Lemarié (1911-1991) qui illustra les Fables de 1961 à 1967.

Illustration de Dagnélie Tjienke (1918-2001) pour l'édition des Fables de 1964.

Illustration d'André Quellier (1925-2010) pour l'édition des Fables de 1991, d'après les dessins gravés de Jean-Baptiste Oudry.

Le corbeau et le renard, peints par Léon Rousseau (1829-1881), sur un panneau vertical ornant le couloir du musée de Château-Thierry, dans l'Aisne, élégant logis du XVIe siècle et maison natale de Jean de la Fontaine...

…et revus par Salvador Dali (1904-1989), en pleine fièvre surréaliste.
Ce florilège d'illustrations témoigne de la vitalité des Fables d'où émane une poésie intemporelle, celle de la tradition orale et des narrations devant l'âtre, dans les campagnes d'autrefois.

Dictionnaires et encyclopédies s'accordent sur le fait que Jean de la Fontaine est le plus connu des auteurs français du XVIIe siècle. Tout au long de sa vie, il posa sur la société un regard sans concessions, s'interrogea sur les rapports entre le pouvoir et la nature humaine et donna à la fable, genre mineur de la littérature, ses lettres de noblesse. Il n'oublia pas de « plaire » mais il ne perdit jamais de vue que le désir d'instruire motive toute démarche littéraire digne de ce nom.

Portrait de Jean de la Fontaine par Hyacinthe Rigaud (1659-1743).
Il naquit le 7 ou le 8 juillet 1621 dans une famille d'« officiers » de la bourgeoisie provinciale. Son père, Charles, conseiller du roi et maître des Eaux et Forêts, épousa Françoise Pidoux, la veuve d'un négociant à Coulommiers.
Touche à tout brillant, il entama des études de rhétorique latine et de droit qu'il interrompit au profit d'un début de noviciat à l'Oratoire mais, faute de vocation, il poursuivit, au bout d'un an et demi, sa formation juridique.
A l'âge de vingt-six ans, il épousa Marie Héricart, la cousine de Jean Racine, âgée de quatorze ans. Elle était ravissante et fine d'esprit, ils s'apprécièrent mais ne réussirent pas à s'accorder.


Jules Louis Philippe Coignet (1798-1860), le Chêne et le Roseau, 2e quart du XIXe siècle.
En 1652, la Fontaine fit l'acquisition d'une charge de maître des Eaux et Forêts à Château-Thierry, en Picardie. Cette activité le confronta aux différents aspects du monde rural qu'il décrivit, avec une saveur irrésistible, dans les Fables.

Il exerça sa charge pendant une vingtaine d'années avant de s’en dessaisir et de fréquenter assidûment les milieux lettrés. Il se lia avec « les Chevaliers de la Table Ronde », des jeunes gens férus de littérature et de libre pensée.
La cour de Fouquet (1658-1661)

En 1658, Nicolas Fouquet (1615-1680), surintendant des Finances et seigneur de Vaux-le-Vicomte, était au faîte de sa puissance. Entouré par une cour d'écrivains, il prit La Fontaine sous sa protection et lui versa une pension.

La Fontaine lui dédia un roman mythologique intitulé Adonis (1658) et une oeuvre composite, le Songe de Vaux, dans laquelle il décrit la construction de la somptueuse demeure.
Mais en 1661, Fouquet tomba en disgrâce. Accusé de malversations et de complot contre l'État, il fut emprisonné sur ordre du roi. La Fontaine lui resta fidèle et composa une Élégie aux nymphes de Vaux (1661) et une Ode au roi pour M. Fouquet (1663).
Outre une période d’exil à Limoges, son « amitié » envers l'ancien ministre lui valut, pendant des années, l'inimitié de Louis XIV et la rancune du puissant Colbert. Une expérience amère du « théâtre politique » qui imprègne chacune de ses Fables.
Le salon de Mme de La Sablière (1673-1693)

Marguerite de la Sablière (1636-1693) peinte par Pierre Mignard (1612-1695).
Après une période de flottement, la Fontaine parvint à se placer dans l'entourage des puissantes familles de Conti et de Bouillon et à obtenir un emploi de « gentilhomme » au palais du Luxembourg, au service de la duchesse douairière d’Orléans. Après la mort de celle-ci, il devint, en 1673, le secrétaire et l'ami personnel de Madame de La Sablière qui tenait un salon fréquenté par de brillantes personnalités (médecins, hommes de science, poètes, philosophes...). Une multitude de sensibilités et d'idées nouvelles s'y rencontraient, annonçant le siècle des Lumières.
Les succès littéraires (1664-1687)
Les Contes, les Fables et bien d'autres oeuvres encore...

En 1665, la Fontaine publia un premier recueil de Contes et de Nouvelles en vers, oeuvres libertines grâce auxquelles il connut la célébrité mais la gloire vint avec les Fables dont le premier recueil parut en 1668.

(Gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54).
L'année 1668 fut très prolifique puisqu'il fit paraître les six premiers livres des Fables et un nouveau recueil de Contes. Il écrivit aussi les Amours de Psyché et de Cupidon, un roman en prose et en vers qui parut en 1669. Il y décrit une conversation entre quatre amis qui se promènent dans les jardins de Versailles.

Versailles, détail du bassin du Dragon.
La Fontaine oscilla constamment entre inspiration érotique, verve profane issue du « merveilleux païen » et sentiment religieux qu'il exprima dans les Poésies chrétiennes (1671) et le Poème de la captivité de Saint Malc (1673).

En 1674, la censure interdit la publication des Nouveaux Contes mais le deuxième recueil des Fables (1678-1679) connut un immense succès.

En 1684, après une première élection suspendue au nom du roi (1683), la Fontaine réussit à se faire élire à l’Académie française, à la succession de son ennemi Colbert. Il lut, au moment de sa réception, un Discours-Hommage à Madame de La Sablière.

Pendant la querelle des Anciens et des Modernes, polémique sur les mérites comparés des artistes de l'Antiquité et des artistes de l'époque de Louis XIV, il prit parti pour les Anciens dans l'Épître à Huet (1687).

Gravure de Grandville, aux alentours de 1838.
Dans la dernière période de sa vie, La Fontaine, malade, renia les Contes et prit l'engagement, devant une délégation de l’Académie Française, de ne plus écrire que des oeuvres de piété.
Quand Madame de La Sablière s'éteignit, en 1693, il se réfugia dans la famille du banquier d'Hervart où il rédigea ses dernières fables. Il mourut le 13 avril 1695.
En 1817, son corps fut transporté au cimetière du Père-Lachaise.

Sculpté dans le marbre par Bernard Seurre (1795-1867).
La Fontaine n'a cessé de pratiquer « l'esthétique de la variété », s'opposant ainsi aux volontés littéraires de son époque, propice à la distinction des genres et des styles. Il écrivit des pièces de théâtre, des récits en prose, de la poésie héroïque, élégiaque et galante, des poèmes mondains, des discours en vers et en prose, des textes religieux et même un essai de poésie scientifique (Poème du Quinquina, 1682). Il unit les codes de la narration romanesque, du discours et de l’écriture poétique. Il entremêla les genres, l'héroïque et le galant, les vers et la prose, le baroque et le classique. Il prit position pour les Anciens tout en appréciant la verve novatrice des Modernes. Il maniait l'humour et le sérieux avec autant d'aisance.

Il donna libre cours à sa verve libertine dans les Contes qui connurent des parutions régulières tout au long de sa vie: 1665, 1666, 1671, 1674, 1685. Il y prolongea la tradition savoureuse des fabliaux du Moyen-âge et des contes de la Renaissance, dans la lignée de l’Arioste, de Boccace, de Marguerite de Navarre et de Rabelais. Il mit en scène des maris trompés, des nonnes dévergondées et des moines lubriques, pour le plus grand plaisir des lecteurs. Il prit pour cible les gens pétris de bien-pensance et souligna les contradictions sexuelles des ecclésiastiques, ce qui lui valut autant de lecteurs fidèles que d'ennemis.
En 1674, les Nouveaux Contes furent interdits par le lieutenant de police mais ils circulèrent « sous le manteau ».

En 1770, Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), peintre et illustrateur de génie (j'ai pour lui la plus grande admiration et j'ai effectué, en grande partie, des études d'Histoire de l'Art grâce à l'émotion ressentie devant ses créations), entreprit d'illustrer les Contes. Il composa 57 dessins qu'il rehaussa de lavis de bistre. Ces dessins, conservés au musée du Petit-Palais depuis 1934, sont considérés comme des chefs-d'oeuvre dans le domaine de l'illustration.

Les Fables ont été pour La Fontaine une remarquable manière « d'adapter » les Anciens: le fabuliste grec Ésope et son alter ego latin Phèdre. La fable était pour les latins un propos, une conversation, bien avant d'être un genre populaire. Elle est très étroitement liée à l'idée de « l'oralité » et nous ramène à l'enfance du langage et de la société, tout en s'appuyant sur l'observation de la nature et des caractères humains.

Manuscrit des Fables d'Ésope (bibliothèque.colmar.fr).
Les apologues d'Ésope, de courts récits dont on tire une instruction morale, connurent un grand succès auprès des écoliers et des orateurs. La Fontaine s'en inspira mais il rénova profondément les formes traditionnelles des contes et des fables en leur insufflant un rythme poétique et en recherchant en toutes circonstances le naturel et la subtilité.
Ainsi, le narrateur occupe une place dominante dans les Fables et la narration en vers libres permet d'interpeller l'esprit du lecteur par des préceptes moraux tout en ciselant un récit riche en rebondissements.

Six feuilles de paravent sur les Fables d'Ésope tissées à la Savonnerie.
(gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53046177x)
Poète de la Nature, la Fontaine représentait celle-ci comme un décor et comme un personnage, nous faisant cheminer volontiers, grâce à la finesse et à l'émotion du langage, à travers ses arcanes mystérieux.

La forêt et le bûcheron, par Gustave Doré (1832-1883).

Sa charge de Maître des Eaux et Forêts lui fit prendre conscience de la beauté de la Nature environnante mais aussi des conditions de vie misérables des paysans et des « dégâts écologiques » résultant de l'exploitation des forêts.


Il s'insurgea également contre la théorie de René Descartes (1596-1650) exposant que les animaux ne pouvaient qu'être dénués d'âme et de pensée. La Fontaine aimait les animaux et les respectait.



Dans l'écrin des forêts, dans les campagnes verdoyantes et les champs cultivés, la Fontaine observa à loisir une myriade d'animaux qui devinrent personnages et lui permirent d'exprimer les travers et les ambiguïtés de son époque.

Sa statue se fond, d'élégante manière, dans la lumière changeante qui filtre sous les grands arbres du Ranelagh. Elle nous invite à redécouvrir les mots, les idées et les passions de son âme de fabuliste et à interroger tout autant notre humanité que la société qui nous entoure.

Au rythme des saisons et tout autour du monument, les couleurs du jardin se métamorphosent...










Le jardin du Ranelagh a encore bien des histoires à nous conter aussi je vous donne rendez-vous dans quelques jours pour le troisième chapitre de cette promenade.


Sources et bibliographie
Ma thèse d'Histoire de l'Art et l'abondante iconographie collectée à la Bibliothèque Nationale pour la circonstance.
Le musée de Château-Thierry qui regorge de documentation.

Fables choisies de La Fontaine, illustrées par Jean-Baptiste Oudry, peintre animalier du roi et professeur à l'Académie Royale de Peinture, directeur de la manufacture de Beauvais pendant vingt ans. Paris: Desaint&Saillant et Durand, 1755-1759. Édition de référence pour laquelle il fallut 44 graveurs et typographes et cinq années de travail. Elle comporte 275 illustrations en couleurs et 200 motifs floraux dessinés par Jean-Jacques Bachelier.

Fables choisies de La Fontaine, ornées de figures de MM. Carle Vernet, Horace Vernet et Hippolyte Lecomte. Paris: Imprimerie Fain, 1818, 2 volumes in-folio oblongs.
Fables illustrées par Marc Chagall (1887-1985). Rééditées en 2010. Une vision contemporaine et singulière de l'oeuvre de la Fontaine.

BASSY Alain-Marie: Les Fables de la Fontaine, quatre siècles d'illustration. Cercle de la Librairie, 1986.
LANFRANCHI Jacques: Les statues des grands hommes à Paris. Coeurs de bronze. Têtes de pierre. L'Harmattan, 2004.


Je souhaite de belles vacances à celles et ceux d'entre vous qui sont ou seront bientôt en goguette et je vous remercie de votre fidélité!
Cendrine

