
La semaine dernière, nous nous sommes promenés dans le Square Barye où l'on peut admirer un monument dédié à l'une des figures majeures de la sculpture française.

Antoine-Louis Barye apparaît surtout comme le maître incontesté de la sculpture animalière dont il révolutionna le genre à travers des œuvres qui témoignent d'une fougue créatrice acharnée.

Son portrait, en 1889, par Léon Bonnat (1833-1922).
Fils d'un orfèvre, il devint apprenti chez le sieur Fourier, graveur sur acier et créateur de matrices qui servaient à fabriquer les éléments métalliques des uniformes militaires. Dès l'âge de treize ans, il apprit les différents métiers du traitement du métal (fondeur, ciseleur, modeleur...) et il entra, en 1818, à l'École des Beaux-Arts où il étudia avec le peintre Antoine-Jean Gros (1771-1835) et le sculpteur François-Joseph Bosio (1768-1845) Mais se retrouvant chargé de famille, il se fit embaucher en 1823 chez le sieur Fauconnier, orfèvre de son état, qui lui commanda des gravures d'animaux.

Tigre se roulant sur lui-même (1838-1842), New York, Brooklyn Museum.
Avec son ami Eugène Delacroix (1798-1863), Antoine Barye étudiait les animaux exotiques au Jardin des Plantes et réalisait des croquis sur nature qu'il traduisait ensuite dans la peinture et dans la sculpture.

Le tigre du Bengale, aux alentours de 1840.
Il se fit connaître du public et de la critique en exposant au Salon de 1831 une œuvre intitulée Tigre et Gavial.

Image Sotheby's.com
La « révolution Barye » était en marche. En confrontant le public à des œuvres profondément expressives où les animaux étaient saisis sur le vif, dans la puissance de leurs instincts, aux antipodes des représentations figées qui avaient précédemment connu la gloire, il fit preuve d'une turbulence de style, caractéristique du Romantisme, qui ne laissa personne indifférent.

Fasciné par les grands fauves, il représenta les félins qui avaient été ramenés à la Ménagerie du Jardin des Plantes suite à la prise d'Alger par les troupes françaises, en 1830. Épris de sculpture, il excellait aussi dans l'art du dessin et fréquentait les artistes de l'École de Barbizon. Il vécut dans la rue principale de ce village situé en forêt de Fontainebleau où se réunissaient des artistes désireux de travailler « par nature ».
Nombreux furent ceux qui l'apprécièrent mais il eut aussi une quantité conséquente de détracteurs, ce qui ne l'empêcha pas d'être nommé en 1854 professeur de dessin au Muséum d'Histoire Naturelle, d'obtenir un atelier au Louvre, une chaire de professeur de dessin d'histoire naturelle à l'École d'Agronomie de Versailles et de recevoir la Grande Médaille à l'Exposition Universelle de 1855. Il fut élu, en 1867, à l'Académie des Beaux-Arts.

En 1833, Louis-Philippe (1773-1850) lui commanda une sculpture intitulée Le Lion au serpent. Destiné à être installé dans le Jardin des Tuileries, à côté de l'Orangerie, cet animal rugissant devait représenter « une allégorie de la monarchie écrasant la sédition », trois ans après les sanglantes émeutes de 1830.

Comme au Square Barye, ce lion farouche est aux prises avec un serpent qui ne résistera pas longtemps à ses féroces mâchoires. La sculpture en question est une copie du bronze original, conservé au Musée du Louvre.

Le lion original (photographie de Thierry Ollivier pour le musée du Louvre.)

« Le mouvement du lion qui éprouve un effroi convulsif à la vue du reptile est rendu avec une énergie, une vérité effrayante et les plus petits détails du pelage et des ongles de l'animal sont exprimés avec cette exactitude que l'on ne pourrait attendre que de la patience d'un savant. » Le Moniteur Universel, 1833.
En 1846, Antoine Barye fut chargé par Louis-Philippe de réaliser un pendant pour cette œuvre très appréciée. Il termina ce Lion assis en 1847 mais il fallut attendre l'année 1867 pour que le grand fauve soit placé sur le Quai des Tuileries, à l'entrée du Guichet de l'Empereur.

On adjoignit à ce lion un « jumeau » et les deux fauves formèrent, côté sud, vers la Seine, les gardiens majestueux de la Porte des Lions.

Ce prédateur incarne la majesté et la sérénité. Le traitement romantique de son expression le fait tendre vers l'anthropomorphisme. Il offre un contraste saisissant avec le lion de Giuseppe Franchi (1731-1806) qui regarde, depuis l'année 1819, en direction de la place de la Concorde.

Ce lion héraldique de marbre fut réalisé en 1806 d'après l'antique. Il est très élégant mais il nous fait prendre la mesure de toute l'originalité du travail d'Antoine Barye, fondé sur une explosion sauvage du mouvement.

Le lion au serpent du square Barye.

Un lion signé Antoine Barye orne le socle de la Colonne de Juillet (1835-1840), place de la Bastille, dominée par le Génie de la Liberté d'Augustin Dumont (1801-1884). Cette commande est d'autant plus intéressante que Barye était à ce moment-là exclu des expositions officielles en raison de sa trop grande liberté de ton. On lui demanda d'apaiser l'élan de son trait romantique mais malgré tout ce lion reflète son potentiel de vigueur créatrice et l'énergie qu'il aimait insuffler à ses réalisations.

Les éditions miniatures des bronzes de Barye furent très recherchées par les collectionneurs. De ses jeunes années passées dans un atelier d'orfèvrerie, il avait conservé le goût de la polychromie, du contact particulier avec le métal et de l'harmonie complexe des placages de matière. Il fut un remarquable décorateur, apprécié pour la qualité de ses bronzes d'ornement, ses candélabres et ses grandes garnitures de cheminée.
Outre les fauves dont les représentations ont nourri sa célébrité, il aimait sculpter toutes sortes d'animaux ainsi que des créatures fantastiques, des personnages historiques et des héros de la littérature.

Angélique et Roger montés sur l'hippogriffe, 1840. (Image Sotheby's.com.)
Les personnes intéressées pourront trouver ICI les détails de l'histoire d'une statue disparue, celle de Napoléon III à cheval, réalisée pour les Guichets du Louvre.

Antoine Barye passa ses derniers moments face à la Seine, dans une demeure située le long du quai Henri IV, à proximité du square qui porte son nom. J'ai pu prendre la photo de la plaque apposée sur la façade de l'immeuble mais je n'ai pas pu réaliser de cliché du lieu en question, un établissement scolaire où mon appareil photo, en raison de l'État d'Urgence, n'était pas le bienvenu.
Il repose dans la division 49 du Cimetière du Père-Lachaise mais le buste qui ornait sa tombe (réalisation d'Hippolyte Moulin) a été dérobé en 2006...
J'espère vous avoir fait découvrir ou redécouvrir un de nos plus grands artistes et donné envie de contempler ses œuvres, au gré de vos promenades.
Bibliographie
BENGE G. F., Antoine-Louis Barye, Sculptor of romantic realism, Pennsylvanie, 1984.
BENOIST Luc, La Sculpture romantique, 1928, nouvelle éd. par Isabelle Lemaistre, Paris, 1994.
BRESC G. et PINGEOT A., Sculptures des jardins du Louvre, du Carrousel et des Tuileries (II), Paris : 1986.
LEMAISTRE Isabelle, « La Griffe et la dent : Antoine-Louis Barye, sculpteur animalier (1795-1875) », in Les dossiers du Musée du Louvre n 51, Paris, 1996, pp.38-44.
POLETTI Michel, Monsieur Barye. Lausanne : Acatos, 2002.
POLETTI Michel et RICHARME Alain, Barye, Catalogue raisonné des sculptures. Paris:Gallimard, 2000.

Je vous souhaite une excellente semaine, merci de votre fidélité. Mes pensées affectueuses pour les aminautes qui ont de nombreux soucis de santé en ce moment et qui se reconnaîtront.
Cendrine
