C'est un dimanche spécial... Les fleurs sont reines en leurs parures sucrées. Entre soleil et giboulées, l'air vibre de parfums. Dans les jardins, règne une joyeuse effervescence. Les gourmands fouillent les buissons, retournent les arrosoirs, aventurent leurs doigts malicieux au fond des vasques et des pots. La chasse aux oeufs a commencé!
C'est une armée en marche à laquelle rien ne résiste. Elle est trop pressée d'en découdre avec des bataillons d'oeufs parés de couleurs vives, des légions de lapins jardiniers, des hordes de cocottes au ventre garni de friandises. La fête de Pâques est revenue et avec elle l'abondance et la magie.
Dans le calendrier chrétien,
Pâques est une fête maîtresse dont la date, une fois fixée, détermine celles d'autres fêtes religieuses comme la Pentecôte, l'Ascension et l'Assomption. En l'an 325 après J.-C, le
Concile de Nicée décida que Pâques serait célébrée le premier dimanche qui suivrait la pleine lune de l'équinoxe de printemps, se démarquant ainsi de la Pâque juive. Selon les règles du calendrier lunaire, Pâques varie alors, chaque année, du 22 mars au 25 avril.
Mais sous sa forme chrétienne, la fête de Pâques demeure l'héritière des cérémonies de l'Europe païenne au sein desquelles
l'oeuf tenait une place de première importance.
Aux origines de Pâques, les fêtes antiques du Printemps. L'avènement des forces printanières signifiait, pour les anciennes civilisations, une période de purification et de communication avec les forces de la Nature et les divinités qui président au renouveau de la végétation.
Les populations espéraient un équilibre harmonieux entre la pluie et le soleil, pour obtenir d'abondantes récoltes. Le souvenir de certaines fêtes est parvenu jusqu'à nous, perpétué oralement ou préservé de l'oubli grâce à des auteurs anciens comme
Pline le Jeune,
Hérodote,
Plutarque ou
Juvénal.
Les fêtes en l'honneur de Perséphone, la déesse grecque du Printemps. Dans la Grèce ancienne, le renouveau de la Nature était lié au retour sur la terre de
Perséphone, la fille de
Déméter, déesse des moissons.
Le rapt de Perséphone, plâtre peint, réalisé par Augustin Pajou, 1761-1770.
Perséphone se promenait parmi les fleurs, en compagnie de ses nymphes, quand elle aperçut un narcisse, dans un vallon ombragé. Quand elle le cueillit, un terrible fracas ébranla la terre.
Hadès, le dieu des Enfers, jaillit des abysses sur un char ténébreux. Séduit par la beauté de
Perséphone, il l'enleva pour la conduire vers le royaume des Ombres. Au début de sa captivité,
Perséphone ne voulut absorber aucune nourriture mais la faim eut raison de sa volonté. Elle mangea quelques pépins de grenade et dut résider dans le monde des morts.
Perséphone par Dante Gabriel Rossetti, en 1874.
Pendant neuf jours et neuf nuits,
Déméter chercha sa fille partout. Quand elle la retrouva dans le palais d'
Hadès, ce dernier refusa de la laisser partir. La déesse, en proie au chagrin, se désintéressa de la Nature qui perdit sa vigueur. Les feuilles des arbres se racornirent et un brusque hiver supplanta l'été.
Zeus, le roi des dieux, décida alors que
Perséphone passerait six mois de l'année en compagnie de sa mère, à la surface de la terre, et les six autres mois dans le royaume de son époux.
La fête de Pomone, la déesse des fruits. Les habitants de la Rome antique vénéraient
Pomone, la protectrice des fruits, auprès des premiers arbres en fleurs. Ils plantaient dans la terre des rameaux d'olivier ornés de petites tresses de laine colorées. Ils y accrochaient des fruits et des friandises au miel, en offrande aux esprits de la Nature.
Vertumne et Pomone, par Jean-Baptiste Lemoyne, 1760.
Pomone était courtisée par plusieurs dieux champêtres mais elle ne leur accordait aucune attention.
Vertumne, le dieu des saisons et des vergers, qui en était éperdument amoureux, se déguisa en vieille femme pour l'approcher. Sous les frondaisons parfumées, il lui présenta un orme enlacé par un cep de vigne et lui révéla sa véritable nature.
Pomone fut aussitôt séduite.
La belle Pomone veille sur les rameaux
chargés de fruits abondants et sur le jardin des Tuileries...
Vertumne est un maître des métamorphoses. D'après le poète Ovide,
il aurait « romanisé » Pomone, déesse étrusque et ombrienne, en l'épousant.
Satios, la fête celte des semailles.
Le bonheur, par le peintre écossais symboliste John Duncan Fergusson (1874-1961)
Aux alentours du 21 mars, les tribus celtes célébraient l'arrivée du Printemps en allumant des feux rituels dans les champs, les clairières et au bord des cours d'eau. La nuit précédant l'équinoxe, les hommes et les femmes promenaient des torches flamboyantes sur les crêtes des collines pour disperser les fantômes de l'hiver. Ils priaient la Déesse et le Dieu Soleil qui chassent les tempêtes et réchauffent les jeunes pousses.
Certains instruments de musique étaient utilisés à cette occasion. Les grappes de clochettes réveillaient par la magie du son les forces de la Nature. Un aspect de ce rituel a survécu dans la tradition chrétienne consistant à sonner les cloches à toute volée, après leur retour de Rome.
Ostara, la fête germanique du Printemps.
Ostara, the sabbat with the rabbit, oeuvre de Mickie Mueller,
une remarquable illustratrice dont vous pouvez retrouver l'univers par ce lien
La déesse
Ostara a donné son nom à la fête de l'équinoxe de printemps. Pour honorer la mère et la fiancée du printemps, des combats symboliques étaient organisés, simulant la lutte de l'hiver finissant et des forces de reverdie. Les prêtresses plaçaient des oeufs dans des barques miniatures glissant au fil de l'eau, enfouissaient des oeufs et des figurines d'écorce dans la terre et jetaient des oeufs décorés dans les brasiers rituels.
Le Lièvre d'Ostara
Le
lièvre est l'animal fétiche d'
Ostara et de son équivalent anglo-saxon, la déesse
Eostre. À la période de Pâques, il est honoré en Alsace, dans les Vosges, en Allemagne et en Angleterre sous le nom d'
Osterhase. Gardien des oeufs de la lune prêts à éclore ou géniteur de ces précieux talismans de fécondité, il est représenté, depuis l'Antiquité, sur une profusion de stèles, de statues, de moules à pâtisserie, etc...
Animal ambivalent, le lièvre suscitait la méfiance dans la Grèce antique et symbolisait la fécondité dans la Rome ancienne où sa viande était réputée aphrodisiaque. Il incarnait paradoxalement la luxure et la vertu, sa morphologie lui permettant de détaler face aux tentations.
Le
lièvre de Pâques est le messager du printemps. Pendant la semaine sainte, les enfants lui préparent un
nid douillet, tapissé d'herbes et de fleurs, dans un endroit gardé secret. D'après la légende, la déesse
Ostara envoya un
coq à ses trousses pour qu'il ponde des oeufs incandescents.
C'est à cette période que le
Christ crucifié revient à la vie, émergeant de son tombeau comme un dieu de la végétation.
Une semaine avant Pâques, le dimanche des Rameaux ou Pâques Fleuries. Les festivités des Rameaux sont un mélange complexe de liturgie chrétienne et de coutumes populaires. Avant d'être consacrés au
Christ, les rameaux verts étaient dédiés à
Apollon, le dieu grec de la lumière et des arts, à la déesse
Ostara et aux
esprits des fleurs et des fruits.
L'eirésioné était une branche d'olivier, plus rarement de laurier, ornée de rubans de laine blancs et rouges, de fruits secs et de pain trempé dans le vin, le miel et l'huile. Cette branche, consacrée au dieu
Apollon, était suspendue pendant un an aux portes des maisons pour que les habitants ne manquent pas de nourriture.
Les premières bénédictions des palmes et des rameaux se déroulèrent en Orient au Ve siècle et en Occident, deux siècles plus tard. Ces bénédictions s'accompagnaient de processions solennelles destinées à rappeler la
marche du Christ vers Jérusalem.
Jésus approchait de la Ville Sainte quand une foule joyeuse se pressa au devant de lui en agitant des branches de palmier. Traditionnellement, on apportait des palmes au Temple à l'occasion de la
Fête des Tabernacles. On les déposait sur les autels avec des citrons et des cédrats. Quand
Jésus pénétra dans Jérusalem, il se rendit au Temple, suivi par une forêt de palmes et il chassa les marchands qui s'y trouvaient en prononçant ces paroles : « De la maison de mon Père, vous avez fait une caverne de voleurs ».
La distribution de rameaux bénits pendant les offices, les processions, la fermeture et la réouverture des portes des églises sont autant de rituels attachés au jour de
Pâques Fleuries ou
Dimanche Hosannier, du nom de
« l'Hosanna in excelsis » : chant qui rappelle celui des disciples du Christ et des habitants de Jérusalem venus à sa rencontre.
Les rameaux décorés symbolisent la reverdie. Ils étaient autrefois prélevés sur des haies de
buis sacré. Dans le Berry, on associait au
buis des branches de
laurier, d'
aubépine et de
noisetier puis des
fleurs roses pour honorer les déesses et les fées. En Alsace, on préférait le
houx, le
coudrier, le
sapin et le
sureau.
Dans la plupart des régions de France, on accrochait aux rameaux fleuris des grappes de bonbons, des fruits confits, des oranges et des petites croix de paille tressées. Ces décorations rappelaient celles qui accompagnaient les disciples du Christ : des agrumes dont la couleur dorée éclatait comme le soleil à travers la végétation.
On réalisait aussi en pâte à gâteau, en pain d'épices ou en cire de petits hommes debout ou chevauchant des chevaux ou des coqs. Ces
marmousets pouvaient être cavaliers ou piétons, brandir des cruches en sucre d'orge, des paniers d'osier, des gâteaux en forme de couronnes. En Savoie, ils étaient accrochés à des chapelets de châtaignes. En Provence, on les attachait à des roseaux.
Les utilisations magiques des rameaux Dans la pensée populaire, les rameaux bénits détruisent le mal. Cloués aux portes des maisons, ils repoussent les fantômes et la foudre, empêchent les sorcières de nuire et attirent la prospérité.
Ils décoraient autrefois les bornes des chemins, les croix de cimetières et les carrefours. Les
Croix Hosannières ou
porte-buis bénit protégeaient les pèlerins et les voyageurs contre les loups-garous et les fées maléfiques.
La Croix Hosannière de Veules-les-Roses en Seine-Maritime.
L'hosanne est le nom donné au buis sacré qui orne ces croix-ossuaires
où convergent de nombreuses lignes telluriques.
Les traditions de la Semaine Sainte. Les jours précédant Pâques s'inscrivent dans un cycle complexe où se rencontrent liturgie chrétienne et rituels païens.
Le Jeudi Saint Dans les églises, c'est le jour du grand nettoyage. Les bénitiers sont lavés et parfumés d'herbes aromatiques.
Institué par le pape Léon II en 682, il était appelé
« Jeudi Vert » ou
« Jour des neuf légumes qui purgent le corps ». Ces neuf légumes (épinards, persil, ciboulette, cerfeuil, oseille, achillée millefeuille, orties, choux, poireaux) purifiaient l'organisme avant le repas dominical.
D'après la légende, les cloches entament ce jour-là leur voyage vers Rome. Elles sonnent à toute volée au début de la messe et s'envolent jusqu'au Vatican. Elles déjeunent avec le Pape et les cardinaux, reçoivent la bénédiction papale et collectent des oeufs dans les jardins.
Les cloches devaient rester muettes, du Jeudi-Saint au dimanche de Pâques, pour respecter le temps écoulé entre la mort du Christ et sa résurrection. Si l'interdit était bravé, des catastrophes surviendraient (tempêtes de grêle sur les futures récoltes, eau des puits empoisonnée, invasion d'insectes maléfiques...).
Dionysos assis sur une panthère, mosaïque du IVe siècle.
Dans l'Antiquité, le dieu égyptien Osiris, les dieux phrygiens Attis et Adonis et le dieu grec Dionysos étaient honorés en fonction d'un cycle de vie, de mort et de résurrection. Ensevelis dans le sommeil glacé de l'hiver, ces dieux ressuscitaient pour faire croître la végétation. Au cours des rituels qui leur étaient consacrés, des phases de silence marquaient l'instant de leur mort/sommeil avant que des chants de joie et une musique vigoureuse saluent leur retour à la vie.
Le réveil d'Adonis, par John William Waterhouse, 1899.
Le Vendredi Saint
Il est traditionnellement consacré à la décoration des oeufs. Autrefois, les jeunes filles confectionnaient des « oeufs d'amour ».
Elles récoltaient les oeufs, pieds nus dans la rosée du matin, les teignaient de rose marbré de rouge et les couvraient de voeux et d'inscriptions « Par amour et par fidélité. », « Que la force de mon amour te lie à moi. » « Deviens, de mon vivant, celui dont j'ai rêvé en mon dormant. » Puis elles les cachaient dans des coffrets jusqu'au lundi de Pâques et les offraient à leurs amoureux.
Les oeufs blancs et décorés de fleurs sauvages évoquent les cycles de la lune.
Les oeufs du Vendredi-Saint étaient réputés imputrescibles. Conservés sur les manteaux de cheminée, ils offraient une protection contre la foudre, les morsures de serpents, les accidents, les chutes et diverses maladies.
Si on leur chuchotait certaines paroles avant la messe de Pâques et si on les faisait tourner sur eux-mêmes durant l'office, ils pouvaient détecter les sorcières.
Leur pouvoir magique et protecteur était amplifié par les couleurs et les motifs qu'ils arboraient. Teints en rouge, en violet ou en bleu, ornés d'arabesques, de triskèles, d'arbres stylisés, de soleils, de petits hommes dansants ou de fleurs printanières, ils éloignaient les maléfices, les fantômes et les tempêtes; ils attiraient la chance et la prospérité.
A Luzy, dans la Nièvre, la coutume prétendait que si on conservait pendant cent ans un oeuf pondu le Vendredi-Saint, son jaune deviendrait un fabuleux diamant.
Le Samedi Saint
On bénissait autrefois les maisons en posant sur les tables des assiettes et des plats remplis de sel. Les femmes dessinaient dans le sel des symboles solaires et lunaires et des petites croix à l'aide d'un bâton couvert de cire. Elles disposaient, autour des récipients, des crucifix, des images saintes, des chandeliers et des bouquets de fleurs.
Le prêtre se déplaçait de maison en maison, accompagné par deux enfants de choeur. Il bénissait le seuil des portes en les aspergeant d'eau et de sel et recevait des oeufs en remerciement. (Certaines sorcières « marquaient » à cette occasion le seuil des portes avec du sang de coq noir.).
Au Moyen-âge, en Angleterre, la veille de Pâques, les hommes et les jeunes garçons érigeaient de grands bûchers dans les champs. Ils y brûlaient Judas sous la forme d'un mannequin en paille. Les cendres restantes étaient jetées à l'eau.
L'eau des bénitiers était investie de grands pouvoirs. Répandue sur le toit des maisons, elle éloignait les tempêtes et dissipait les sortilèges. Versée dans les champs, elle favorisait l'essor des cultures. Elle était réputée soigner les morsures de serpent, les problèmes oculaires et favoriser le bonheur conjugal.
Le Dimanche de Pâques
Les Oeufs du Printemps
Au commencement était l'oeuf, promesse de résurrection, que l'on plaçait dans les tombes pour accompagner l'âme des défunts vers un nouveau séjour.
De l'oeuf naît et renaît la vie, quête incessante... Pondu par le lièvre d'Ostara ou matrice de son pouvoir, il signifie que des êtres nouveaux vont briser leur coquille.
L'oeuf cosmos
D'après un mythe égyptien, au commencement de toutes choses n'étaient que les ténèbres et les eaux stagnantes. Alors Thot, le dieu à tête d'ibis ou de babouin, maître de la lune et de l'écriture, façonna un oeuf immense, couleur d'opale. Il le déposa sur un tertre magique où il fut couvé par l'ogdoade, un groupe de huit divinités représentant les forces primordiales.
Thot souffla sur l'oeuf pour briser sa coquille et naquit Râ, le dieu du soleil, qui dissipa les ténèbres et les eaux, faisant jaillir la vie.
Ilmatar, par Robert Wilhelm Ekman, illustrateur de poèmes populaires, 1860.
Il était une fois, dans le Kalevala (le livre sacré des Finlandais), une déesse nommée Ilmatar qui sommeillait au fond de la mer. Brusquement, sous l'effet d'un rêve, la déesse bougea. Un de ses genoux émergea de l'eau. Intrigué et séduit par ce rocher nouveau, le seigneur de l'air, un canard, y déposa un oeuf d'or. La déesse frissonna et la coquille se brisa.
« Tous les morceaux se transformèrent
en choses bonnes et utiles:
le bas de la coque de l'oeuf forma le firmament sublime,
le dessus de la partie jaune
devint le soleil rayonnant
le dessus de la partie blanche
fut au ciel la lune luisante,
tout débris taché de la coque
fut une étoile au firmament,
tout morceau foncé de la coque
devint un nuage de l'air.
Le temps avança désormais... »
Les oeufs rouges de Pâques
Dans de nombreux pays, la coutume veut que l'on teigne les oeufs en rouge pour célébrer Pâques. Rouge de la vie, couleur du sang, de la passion amoureuse, de la purification des maléfices et de la rédemption des pêchés.
Dans la Perse antique, il existait une fête du printemps, appelée « fête des oeufs rouges ».
Dans le folklore celtique, le serpent de mer, à la fois géniteur de vie et destructeur de mondes, pondait, la nuit de l'équinoxe, un oeuf rouge au creux d'un rocher. L'oeuf magique rayonnait comme un soleil incandescent.
Dans la symbolique chrétienne, les oeufs du Jeudi-Saint, décorés en rouge et « chassés » le dimanche après la messe pascale, évoquent le sang du Christ versé pour la rémission des pêchés.
L'oeuf rouge de Marie-Madeleine
Dans une église orthodoxe, située sur le Mont des Oliviers à Jérusalem, un tableau relate l'offrande d'un oeuf rouge à l'empereur Tibère, par Marie-Madeleine.
Marie-Madeleine demanda à Tibère de réhabiliter la mémoire du Christ. En signe de déférence, elle lui donna le seul oeuf qu'elle possédait. L'empereur la mit alors au défi. Il ne trancherait en sa faveur que si l'oeuf se teintait de rouge. Elle pria et le miracle se produisit!
La matrice de l'oeuf est le réceptacle du mystère de la vie. Autrefois, le jour de Pâques, les parrains et les marraines offraient à leurs filleuls des oeufs, symboles de joie, de richesse et de sécurité familiale, sur un lit de paille tressé.
Après le repas dominical, les facétieux de tous âges se livraient à des jeux folkloriques comme la toquette et les roulées.
Les roulées étaient une sorte de jeu de boules, consistant à lancer, sur un plan incliné, des oeufs durs, colorés en rouge ou en bleu. Le possesseur du coquart, (l'oeuf resté intact), dégustait les oeufs cassés.
Pour jouer à la toquette, on fermait le poing sur un oeuf dur, ne laissant dépasser qu'une petite partie de la coquille, le but étant de faire « toquer » son oeuf contre un autre. Le perdant payait sa tournée de boissons!
Les couleurs des oeufs de Pâques
La couleur la plus répandue est le rouge, couleur du sang et de la vie, qui appelle la protection magique et repousse les démons. On obtient un magnifique rouge cardinal en faisant cuire à feu doux des oeufs dans du vinaigre avec des rouelles d'oignon.
Pour la petite histoire, en Vendée on disait aux enfants que les oeufs étaient rouges parce qu'ils avaient « vu » à Rome les cardinaux dans leurs grandes robes rouges.
Avec le marc de café ou l'écorce de chêne, on obtiendra des oeufs bruns que l'on pourra glacer avec un peu de sucre. Les épluchures de radis donneront de jolis oeufs rose pâle et le suc de betterave rouge des oeufs d'un rose soutenu presque violacé. Les anémones pulsatilles, le jus de myrtilles et les baies de sureau teinteront les oeufs en mauve, la racine d'ortie en vert jaunâtre, les feuilles d'artichaut, de lierre ou d'épinard seront à l'origine d'un vert franc.
Les oeufs magiques d'Ukraine
Un rituel très ancien appelé Pyssanki ou Pyssanka, était effectué, en Ukraine, vers l'équinoxe de printemps, par une femme âgée. Avec une pointe fine, elle dessinait sur un oeuf des formes dentelées à la cire d'abeille puis elle trempait l'oeuf dans un récipient rempli de colorant dilué. La cire fondait et la femme reprenait l'oeuf pour en redessiner les motifs avant de le plonger dans un bain plus foncé. Pendant qu'elle accomplissait le rituel, des femmes plus jeunes récitaient des prières mêlées d'incantations. Les oeufs étaient conservés jusqu'à l'année suivante.
Le musée des oeufs de Pâques à Kolomiya en Transcarpatie.
Des oeufs chargés d'histoire...
Autrefois, quand l'année commençait, aux alentours de Pâques, les oeufs « pâquerets » symbolisaient « officiellement » le réveil des forces calendaires. Avec l'édit de Roussillon promulgué, le 9 août 1564, sous le règne de Charles IX, l'année débuta le premier janvier mais l'oeuf, aussi gourmand que mystique, continua d'être échangé comme cadeau majeur.
Associé aux différentes théogonies, l'oeuf connut, dans toutes les couches sociales, une importance historique.
Au Moyen-âge, à Paris, les clercs et les étudiants chantaient l'office des Laudes sur le parvis de Notre-Dame. Ils formaient ensuite un joyeux cortège et parcouraient les rues afin de quêter les oeufs pour le festin pascal.
Dans les campagnes de France, les enfants et les jeunes gens quêtaient les oeufs, de maison en maison, en égrenant des comptines à caractère magique ou des chants licencieux.
Jusqu'à la Révolution Française, pendant la semaine de Pâques, les officiers de bouche parcouraient l'Ile de France pour y collecter les plus gros oeufs. Une fois dorés et bénis, le roi les offrait, en personne, aux gens de sa maison.
Les oeufs précieux
Les oeufs-bijoux naquirent en Russie à la fin du XVIIIe siècle mais traditionnellement, le roi de France faisait distribuer des oeufs d'apparat à la Cour, entre le XVIe et le XVIIIe siècle.
En Angleterre, on trouvait des oeufs couverts d'or et incrustés de pierres précieuses dès le XIIIe siècle.
Une des superbes créations du joaillier Pierre-Karl Fabergé (1846-1920).
Les oeufs gourmands
Vers les années 1890, apparurent les oeufs en sucre coloré et vers 1900, les oeufs en chocolat, en porcelaine et en carton doré, parfois garnis d'une surprise en pâte d'amandes ou en sucre candi.
De nos jours, les douceurs pascales continuent d'enchanter les gourmands de tous âges...
Cloches et Carillons
Médiatrices entre le monde humain et les contrées divines, les cloches rythmaient jadis, de leur timbre mélodieux, la vie des villes et des villages. Le vocable latin « campana » dérivait du nom « Campanie », une région opulente d'Italie méridionale célèbre par sa production d'ustensiles en bronze. On y réalisait des vases d'airain de forme retournée qui semblent être à l'origine des cloches.
Les Gaulois faisaient usage de la simandre, un instrument constitué d'une planche de bois munie de percussions. Des siècles plus tard, les monastères et les églises paroissiales usèrent du terme « signum » pour désigner la cloche ou la clochette cérémoniales, créant le « signal » nécessaire à la convocation des fidèles.
En Grèce et en Roumanie, la simandre est investie, à la période de Pâques, de pouvoirs protecteurs contre les forces démoniaques.
La fonction purificatrice du son
Depuis toujours, les hommes ont opposé aux êtres maléfiques une résistance par le son. Dans les monastères, des clochettes en or, en argent, en cuivre ou en fer, répondant au joli nom de « tintinnabula », étaient suspendues à des montants de bois. On les frappait avec des marteaux miniatures nommés clipotiaux et leur sonorité cristalline dissipait les énergies malfaisantes.
Les cloches rythmaient l'existence humaine, prévenaient le peuple en cas d'invasion ou d'épidémie, annonçaient les fêtes, les évènements graves (bourdon) et les incendies (tocsin).
La croyance populaire prétendait qu'elles chassaient les tempêtes, les esprits infernaux et les sorcières.
Les voyageurs égarés dans la baie du Mont Saint-Michel percevaient avec soulagement la voix grave de la « cloche des brouillards ». Depuis le Moyen-âge, l'imposante dame de bronze rassure et protège les randonneurs et les pèlerins, les pêcheurs surpris par les brumes et les vagues montantes.
En sonnant l'Angélus, les cloches éloignaient les démons de l'air, les fées maléfiques et les esprits tourmenteurs.
Bien que le langage mystérieux des « semeuses de prodiges » soit souvent voilé par le bruit quotidien, le temps des légendes n'est pas encore révolu...
Les animaux magiques
En Alsace, dans les Vosges et les régions du Rhin, c'est le lièvre de Pâques ou Osterhase qui apporte les oeufs dans les jardins. Le jour de Pâques, ce lièvre réputé sorcier est souvent doué de parole.
Les immigrants allemands ont introduit en Pennsylvanie au XVIIIe siècle la vogue de ce lièvre magique. Au XVIe siècle, dans la littérature germanique, le lièvre de Pâquesétait un pourvoyeur en cadeaux. Il récompensait les enfants sages en leur offrant des oeufs peints et des friandises.
Dans la mythologie chinoise, le lièvre herboriste se love au creux de l'astre lunaire. Dans les pays anglo-saxons, il cueille les fleurs sauvages et prépare des élixirs guérisseurs. Cet animal qui naît les yeux ouverts est considéré comme un initiateur. Avatar et familier d'Ostara, il est également associé au dieu égyptien Osiris, seigneur de la résurrection des morts.
Le Coq de Pâques pond des oeufs couleur de ciel et de soleil, les cocognes.
Cet oiseau totem trône à la pointe des clochers, dominant les paysages comme une vigie céleste. Girouette scintillante de rosée que le souffle du vent fait danser ou oiseau dardant son cri vers l'aube, il est celui qui préside à la résurrection du jour.
Dans la Gaule celtique, le coq était consacré à Lug/Mercure, le dieu des routes et des chemins, créateur des arts. La racine du nom Lug signifie « lumière ».
Sur des plats d'argent ou des stèles de pierre, il accompagne le Mercure gaulois et sa parèdre Rosmerta, déesse de la fécondité.
Dans la Grèce ancienne, des troupeaux de coqs sacrés vivaient dans les sanctuaires du dieu de la médecine. Asclépios associait les pouvoirs de la lumière, de l'hypnose et les vertus des plantes pour guérir les maladies et, d'après la croyance, le coq décelait l'emplacement des meilleures plantes médicinales. Son regard hypnotisait les malades et guérissait les problèmes oculaires.
Il apaisait aussi les douleurs dentaires, calmait la fièvre et faisait cicatriser les blessures avec son sang.
Autrefois, le jour de Pâques, les mères priaient le dieu coq pour qu'il accorde une santé de fer à leurs enfants.

Oracle des dieux, il ressuscite l'aurore après la nuit. Le matin de Pâques, on observait les couleurs de son plumage et on écoutait son chant avec une attention toute particulière.
D'après la croyance populaire, il repousse les attaques du démon mais il possède aussi un double monstrueux: le basilic.
Né, selon les bestiaires du Moyen Age, d'un oeuf de coq couvé par un crapaud, cet être maléfique, dont le nom signifie « petit roi », est doté d'une tête et d'ergots de coq, d'une queue de serpent formant une sorte de dard et d'une paire d'ailes de dragon ou de chauve-souris. De nombreux basilics figurent sur les chapiteaux des églises et des abbayes romanes.
Il darde sur ses proies un regard meurtrier et, pour le détruire, il faut lui renvoyer son image à l'aide d'un miroir.
Mais la magie de Pâques éloigne les êtres monstrueux et réveille des figures protectrices, gorgées de sève païenne. Le lièvre et le coq, ainsi que nous l'avons vu, et bien d'autres animaux constituent un savoureux bestiaire, lié à la distribution des oeufs.
Dans le Tyrol, une poule fée pond les oeufs colorés au pied de l'arc-en-ciel et les dissimule autour des maisons. En Westphalie, un renard découvre des oeufs dans la forêt. Il les roule dans la rosée et les amène dans les jardins. En Suisse, les nids des coucous recèlent des oeufs colorés qui portent bonheur. En Thuringe, le matin de Pâques, une cigogne perchée sur le clocher de l'église distribue des oeufs couleur de soleil. Pendant ce temps, une autre cigogne cache des oeufs en chocolat dans les jardins avec la complicité des...papillons.
L'agneau de Pâques, symbole de douceur et d'innocence.
L'osterlammele ou agneau pascal immaculé est une pâtisserie traditionnelle alsacienne qui se lovait jadis dans un nid de paille. Ces agneaux couverts de sucre glace et agrémentés d'un petit étendard multicolore, font les délices des gourmands depuis le Moyen-âge.
Les chats de Pâques symbolisent l'esprit des futures moissons.
Mais après ce voyage dans la symbolique et les traditions de Pâques, il est bien temps de se régaler, non?!
Sous leurs décorations chatoyantes, les oeufs sont les symboles du mystère de la vie, ce mystère dont l'enfant est l'emblème. Le folklore de Pâques est peuplé de récits initiatiques où les messagers d'une époque païenne viennent, sous la forme d'animaux fées, offrir des cadeaux et des connaissances aux humains.
L'oeuf se pare de vertus miraculeuses liées à la résurrection du Christ dont un des symboles animaliers n'est autre que le phénix, oiseau fabuleux qui renaît de ses cendres en prenant la forme d'un oeuf pour s'élever vers le soleil.
Post Scriptum
L'article que vous venez de lire est une petite partie d'un livre que j'ai écrit il y a quelques années. Passionnée par le folklore et les traditions populaires, j'ai pu, grâce aux accréditations dont je disposais pendant ma thèse d'Histoire de l'Art, explorer les arcanes de la Bibliothèque Nationale de France. J'y ai exhumé des trésors: cahiers d'ethnologie du XIXe siècle, grimoires de la fin du Moyen-âge, dessins d'animaux et d'arbres de Pâques datant du XVIIe siècle...
Je ne peux exposer ici l'intégralité de ces recherches car mon ouvrage fait environ trois cents pages...
Il a sommeillé dans un tiroir pendant plusieurs années, en raison de problèmes de santé mais en ce printemps 2012, je l'ai redécouvert avec émotion et j'espère le mener à son terme, pour l'année prochaine, qui sait!
Je voulais partager avec vous certaines de ces traditions et j'ai donc sélectionné celles qui me semblaient être les plus représentatives de « l'esprit de Pâques ».
Je vous souhaite de Joyeuses et Gourmandes Pâques!
Cette note colorée est l'oeuvre de Christophe, mon mari, passionné de bougies. Il m'a offert ces oeufs et ces fleurs de cire, façonnés avec amour. Il utilise de la cire purement végétale et des colorants naturels...
