
Savourons des plaisirs poétiques en souhaitant une Très Bonne Fête à nos Mamans... J'adresse de douces pensées à celles qui rayonnent ici et à nos chères disparues, toujours présentes dans l'écrin du cœur...


Les Roses
« Le Printemps rayonnant, qui fait rire le jour
En montrant son beau front, vermeil comme l’aurore,
Naît, tressaille, fleurit, chante, et dans l’air sonore
Éveille les divins murmures de l’amour.
O Sylphes ingénus, vous voilà de retour!
De mille joyaux d’or la forêt se décore,
Et blanche, regardant les corolles éclore,
Titania folâtre au milieu de sa cour,
A travers l’éther pur dont elle fait sa proie,
Tandis que la lumière, éclatante de joie,
Frissonne dans la bleue immensité des cieux.
Beauté qui nous ravis avec tes molles poses,
Dis, n’est-ce pas qu’il est doux et délicieux
De plonger follement ta bouche dans les roses? »
Novembre 1888
Théodore de Banville, Dans la fournaise, 1892
Titania, dans le monde anglo-saxon, est la reine des fées et l'épouse d'Obéron, le roi du Petit Peuple. Ces deux-là s'aiment passionnément mais, dotés d'un caractère ombrageux et de grands pouvoirs magiques, ils se disputent souvent ! Ils se jouent des tours, se lancent des sortilèges puis se réconcilient, ce qui fait le bonheur des lutins et des fées.
Ils sont issus du Songe d'une Nuit d'Été de William Shakespeare (1564-1616).

Surnommé par ses amis « le poète du bonheur », Théodore de Banville excella dans l'art d'explorer les ressources profondément variées de la poésie française.
Éclectique dans l'âme, il écrivit une partition Romantique et Parnassienne, brodée de fièvre Symboliste et nous convie, dans chacune de ses œuvres, à un voyage en mots.
Poète, dramaturge, chroniqueur et critique littéraire, passionné d'Esthétisme, orfèvre et sculpteur de vers, Théodore de Banville nourrit une amitié profonde avec Théophile Gautier (1811-1872), Charles Baudelaire (1821-1867) et Victor Hugo (1802-1885).

L'une de ses créations les plus célèbres, la revue collective « Le Parnasse Contemporain » fut une révélation pour Arthur Rimbaud (1854-1891).
Tout jeune poète, Arthur Rimbaud envoya ses poèmes à Théodore de Banville qui l'encouragea à persévérer dans l'écriture et l'invita à habiter chez lui mais quelques temps plus tard, les relations se « compliquèrent » entre les deux hommes. Leurs visions artistiques entrèrent en « différence ».
Outre le Parnasse Contemporain et ses nombreux recueils de poésie, Théodore publia un Petit Traité de Poésie Française, en 1872, et un roman intitulé Marcelle Rabe. Il fut aussi l'éditeur, avec Charles Asselineau (1820-1874), de la Troisième édition des Fleurs du Mal de Baudelaire.

Mouvement poétique incontournable de la deuxième moitié du XIXe siècle, Le Parnasse émane directement du Parnasse Contemporain, revue, recueil et symphonie littéraire publiée, entre 1866 et 1876, par le grand éditeur Alphonse Lemerre.
Loin, très loin d'une vision esthétique « morale ou utile », Le Parnasse se fonde sur la beauté de « l'art pour l'art » comme le préconisait Théophile Gautier. Il exalte le travail du poète considéré comme un sculpteur de mots, un artisan d'une opiniâtreté dans faille, un ciseleur de mondes sur les reliefs imaginaires de la page blanche.
Le Poète est perçu comme un Alchimiste de la Matière Poétique et Le Parnasse se veut un hommage à cette activité subtile, sous l'égide des Muses...

Le Parnasse, fresque réalisée par Raffaello Sanzio dit Raphaël (1483-1520) de 1509 à 1511. Il s'agit de la « Maison de la Poésie » et du « Séjour des Poètes ».
Neuf Muses, filles de Mnémosyne, la Mémoire et de Zeus/Jupiter, le maître des Olympiens sont honorées comme des Déesses. Leurs voix mélodieuses résonnent dans les lieux élevés. Leur assemblée est présidée par le dieu Apollon. Les Grâces paraissent auprès d'elles ainsi que le dieu de l'Amour, des artistes, des sages et des philosophes.

Apollon et les Muses, 1826, par Heinrich Maria von Hess (1798–1863).
Belles, jeunes, brillantes, sensuelles, gardiennes de la Connaissance, inspiratrices des Arts, les Muses (Mnémosynides) ne se laissent pas défier sans réagir avec intensité. Elles sont à l'origine de la transformation des Sirènes, esprits de l'air sous leur forme initiale, en demoiselles des eaux. Les Sirènes, femmes ailées, leurs disputèrent le premier prix de chant auprès des Olympiens. Les Muses, opiniâtres, gagnèrent et les Sirènes perdirent leur plumage et furent obligées de s'exiler sur une île lointaine, à proximité des terrifiants Charybde et Scylla.
Quelques temps plus tard, neuf sœurs dotées de belles qualités artistiques, les Piérides, se mesurèrent aux Muses. Elles perdirent et se mirent en colère. En guise de punition pour avoir vilipendé les Muses, elles furent transformées en pies par les dieux. Condamnées à jacasser pour l'Éternité...

Les Muses, image Pinterest
De nombreuses fontaines et sources leurs sont consacrées, à l'instar de l'Hippocrène, source née d'un coup de sabot du cheval ailé Pégase, coursier merveilleux associé à l'Inspiration Poétique.

Visite de Minerve aux Muses par Joos de Momper le Jeune (1564-1635). Pégase et la source/fontaine Hippocrène apparaissent à droite.
Les Neuf Muses sont :
Uranie « la savante » qui règne sur l’Astronomie et l’Astrologie.
Calliope, la spécialiste de l’éloquence et de la poésie héroïque, mère du poète Orphée.
Clio, suzeraine de l'Histoire, gardienne des grands événements et des mémoires ancestrales.
Thalie, « la vive », qui préside à la comédie et apporte la joie.
Melpomène, la reine de la tragédie, celle qui charme par ses vers héroïques.
Erato, suzeraine de la poésie passionnée, muse des vers ardents et de l'élégie.
Euterpe créatrice de la musique, reine des instruments à vents. Couronnée de fleurs, elle tient une flûte.
Polymnie, fondatrice de la poésie lyrique et de l’harmonie.
Terpsichore, maîtresse de la danse et de l'énergie flamboyante des mouvements.
Dans l'Antiquité, on les invoquait au début et à la fin de chaque chanson et on leur offrait des libations à base d’eau fraîche, de lait parfumé à la rose et de miel.

Théodore de Banville a célébré l'énergie créatrice des Muses à travers ses recueils poétiques aux noms évocateurs :
Améthystes, Dans la Fournaise, Le Sang de la Coupe, Les Cariatides, Les Exilés, Les Princesses, Odelettes, Odes Funambulesques, Rimes Dorées, Rondels, Sonnailles et Clochettes, Trente-Six Ballades Joyeuses...

La Muse
« La Muse est un oiseau, disait un maître ancien.
Auguste Vacquerie.
Près du ruisseau, sous la feuillée,
Menons la Muse émerveillée
Chanter avec le doux roseau,
Puisque la Muse est un oiseau.
Puisque la Muse est un oiseau,
Gardons que quelque damoiseau
N’apprenne ses chansons nouvelles
Pour aller les redire aux belles.
Un méchant aux plus fortes ailes
Tend mille pièges infidèles.
Gardons-la bien de son réseau,
Puisque la Muse est un oiseau.
Puisque la Muse est un oiseau,
Empêchons qu’un fatal ciseau
Ne la poursuive et ne s’engage
Dans les plumes de son corsage.
Mère, veillez bien sur la cage
Où la Muse rêve au bocage.
Veillez en tournant le fuseau,
Puisque la Muse est un oiseau. »
Avril 1844.
Théodore de Banville, Les Stalactites, 1846
Auguste Vacquerie (1819-1895) était un poète, un dramaturge, un photographe et un grand journaliste.

Les Muses au tombeau
« Près de la pierre close
Sous laquelle repose
Théophile Gautier,
(Non tout entier,
Car par son œuvre altière
Ce dompteur de matière
Est comme auparavant
Toujours vivant,)
Regardant cette tombe
De leurs yeux de colombe,
Les Muses vont pleurant
Et soupirant.
Toutes se plaignent : celle
Dont l'œil sombre étincelle
Et qui réveille encor
Le clairon d'or,
Celle que le délire
Effréné de la Lyre
Offre aux jeux arrogants
Des ouragans,
Celle qui rend docile
Un mètre de Sicile
Et tire du roseau
Des chants d'oiseau,
Celle qui, dans son rêve
Farouche, porte un glaive
Frissonnant sur son flanc
Taché de sang,
Et celle qui se joue
Et pour orner sa joue
Prend aux coteaux voisins
Les noirs raisins,
Et la plus intrépide,
La Nymphe au pied rapide,
Celle qui, sur les monts
Où nous l'aimons,
Par sa grâce savante,
Fait voir, chanson vivante,
Les rythmes clairs dansants
Et bondissants.
Oui, toutes se lamentent
Et pieusement chantent
Dans l'ombre où leur ami
S'est endormi.
Car il n'en est pas une
Qui n'ait eu la fortune
D'obtenir à son tour
Son fier amour ;
Pas une qu'en sa vie
Il n'ait prise et ravie
Par un chant immortel
Empli de ciel !
Ses pas foulaient ta cime,
Mont neigeux et sublime
Où nul Dieu sans effroi
Ne passe ; et toi,
Fontaine violette,
Il a vu, ce poète,
Errer dans tes ravins
Les chœurs divins !
Et toi, monstre qui passes
A travers les espaces,
Usant ton sabot sur
Les cieux d'azur,
Cheval aux ailes blanches
Comme les avalanches,
Tu prenais ton vol, l'œil
Ivre d'orgueil,
Quand sa main blanche et nue
T'empoignait sous la nue,
Ainsi que tu le veux,
Par les cheveux !
Mais, ô Déesses pures,
Ornez vos chevelures
De couronnes de fleurs,
Séchez vos pleurs !
Car le divin poète
Que votre voix regrette
Va sortir du tombeau
Joyeux et beau.
Les Odes qu'il fit naître
Lui redonneront l'être
A leur tour, et feront
Croître à son front
Victorieux de l'ombre,
L'illustre laurier sombre
Que rien ne peut faner
Ni profaner.
Toujours, parmi les hommes,
Sur la terre où nous sommes
Il restera vivant,
Maître savant
De l'Ode cadencée,
Et sa noble pensée
Que notre âge adora,
Joyeuse, aura
Pour voler sur les lèvres
Que brûleront les fièvres
De notre humanité
L'éternité ! »
Théodore de Banville
Recueil : Odelettes (1856).


Églé
« Sous le lourd fleuve d’or qui va le caressant,
Avec ses sombres yeux et sa bouche de rose,
Le visage d’Églé, fait pour l’apothéose,
Apparaît, comme au ciel un astre éblouissant.
Dans sa prunelle en feu rit le désir naissant,
Et du col au talon qui sur le sol se pose,
Sur le torse, où le lys a mis sa neige éclose,
La ligne glorieuse et tranquille descend.
Toute troublée encor par le songe nocturne,
Églé lève ses bras comme des anses d’urne,
Et prend ses grands cheveux, mêlés par le sommeil.
Un frissonnant rayon de lumière glisse entre
Ses jeunes seins, baisant leur bout rose et vermeil,
Et met dans la clarté la blancheur de son ventre. »
Villa de Banville, 29 octobre 1884
Théodore de Banville, Dans la fournaise.
Dans la mythologie grecque, Églé ou Aeglé, est « la Brillante » et « l'éclat du feu ». Elle est l'une des trois Hespérides, filles du titan Hespérus, le frère d'Atlas qui porte le fardeau du monde. Elle a pour sœurs Érythie, « la Rouge » et Hesperaréthousa, « l'Aréthuse du Couchant ».

Théodore de Banville appartient à mon groupe de poètes préférés avec Charles Baudelaire, Théophile Gautier, Paul Éluard, Saint-John Perse, Louis Aragon, Albert Samain, Anna de Noailles, Aimé Césaire...

Je vous adresse mes meilleures pensées, chers aminautes et je réitère mes vœux de bonne fête pour les mamans... A très bientôt !
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