Ce bel édifice néogothique se dresse dans la forêt domaniale de Chantilly, face à l'étang de la Loge, près de la commune de Coye-la-Forêt. Au XIIIe siècle, les moines convers de l'abbaye de Châalis ont aménagé quatre étangs dans la vallée de la Thève, les étangs de Commelles.
On chemine vers ces vastes plans d'eau depuis la gare d'Orry la Ville/Coye-la-Forêt, située dans le département de l'Oise, à environ 35 km au nord de Paris. Accessible par la ligne D du RER et par le réseau TER Picardie, elle est appréciée par de nombreux randonneurs.
De belles portes et des fenêtres en ogive, des tourelles crénelées, une atmosphère de conte de fées... le château témoigne d'une inspiration romantique et de la vogue de l'époque pour le néogothique d'origine anglaise.
Histoire du Château
En 1293, Pierre de Chambly, le seigneur de Viarmes, acheta à l'abbaye de la Victoire les bois et les étangs de Chantilly et fit construire un logis, flanqué de quatre tourelles, au bord de l'eau.
En 1406, ses héritiers cédèrent au duc Louis d'Orléans, le frère du roi Charles VI, le bâtiment, les viviers à poissons créés par les moines et le bois environnant. Le duc transmit l'ensemble aux Célestins de Paris. En 1412, l'abbaye de Royaumont fit l'acquisition du domaine et la « Loge » fut agrémentée d'un moulin.
En 1658, Toussaint Roze, marquis de Coye et secrétaire du cabinet de Louis XIV, devint le propriétaire des lieux. Quand il mourut, en 1701, sa fille vendit l'ensemble au Prince Henri-Jules de Bourbon-Condé.
En 1788, Mandrou de Villeneuve, « manufacturier établi à Coye » acheta la « Loge de Viarmes » pour y installer un moulin à papier.
Après une période chaotique, le domaine fut racheté en 1823 par le duc Louis VI Henri de Bourbon-Condé, dernier prince de Condé. Il sollicita l'architecte Victor Dubois pour transformer l'ancien moulin en un petit château d'inspiration médiévale, destiné à devenir une halte de chasse.
N'ayant pas d'héritiers, il transmit ses biens, en 1830, à son filleul, le duc d'Aumale, fils du roi Louis-Philippe. En 1897, le domaine fut légué à l'Institut de France.
Au fil des siècles, le bâtiment et ses dépendances changèrent plusieurs fois de fonction et d'aspect: moulin de tanneur en 1426, (on y lavait les peaux et on y travaillait les cuirs) moulin à fouler le drap, à foulon ou à maillets en 1533, moulin à blé en 1765, manufacture de papier en 1787.
A partir de 1825, Victor Dubois détruisit les constructions annexes pour créer une fantaisie néogothique inspirée par le séjour du duc de Bourbon en Angleterre pendant la Révolution. L'élégant rendez-vous de chasse devint incontournable pour la bonne société.
Le nom attribué à ce « castel de fantaisie » se réfère à la mère du roi Saint-Louis, la reine Blanche de Castille, mais il semble qu'elle n'y ait jamais séjourné.
Le balcon sculpté est soutenu par des consoles en forme d'animaux fantastiques.
Trois statues de chevaliers ont été sculptées par Messieurs Boichard et Thierry et placées sur la façade en 1828.
Les aménagements intérieurs:
Le château, qui ne se visite pas, se compose de deux pièces voûtées sur croisées d'ogives: un salon au rez-de-chaussée et une salle à manger au premier étage. En 1826, les murs ont été recouverts de tissus irlandais de couleur verte.
Une cheminée sculptée accueille les privilégiés dont nous aimerions beaucoup faire partie... Le décor est riche, de style gothique flamboyant, et le mobilier raffiné. Les fauteuils et les chaises ont de magnifiques dossiers sculptés qui ressemblent à « des stalles de cathédrale ». Une grande table de chêne, aux pieds voûtés en ogives, trône au milieu de la pièce.
Le lieu est magnifique. Nous l'avons découvert par une belle journée ensoleillée mais je suis impatiente d'y revenir un jour de brume et de ressentir son atmosphère ensorcelante et mélancolique.
Alors que nous savourions des sucreries face à l'étang, j'ai entendu le vent, l'espace d'un moment, chuchoter au creux de mon oreille. Il y versait un langage doux et sibyllin, mêlé des murmures de l'eau. Je me suis interrogée... l'esprit plus ouvert encore, entendrais-je la voix d'un être féerique?
Le royaume aquatique de la Reine Blanche
Même s'il apparaît vraisemblable que Blanche de Castille n'ait pas vécu dans le château, son empreinte « matriarcale » se dessine, de manière poétique, dans le paysage et le nom de cette reine drapée dans l'Histoire éveille un désir de mystère.
Dans ce monde de lumière, de chatoiements et de plantes aquatiques, on peut s'attendre à voir surgir la Nisse, croquemitaine des eaux, prête à happer l'imprudent et à l'entraîner sous les herbes profondes et les tourbillons mystérieux.
On rêve aussi de chasses sauvages dans un ciel de tempête, d'antiques voies sacrées, d'un réseau étoilé de routes légendaires qui s'enfoncent dans la vieille forêt de Chantilly, de biches et de cerfs blancs traversant les anciens mondes celtiques...
Racines mystérieuses...
Au XVe siècle, d'après un plan issu des archives du château de Chantilly, l'étang de la Loge se nichait entre deux larges chaussées où se dressaient des moulins: « la Loge Chapron en amont » et « la Loge de Viarmes en aval ». Au-delà de la Loge de Viarmes se situe l'étang de la Troublerie, lieu propice aux superstitions. Il abordait jadis le « chemin ferré de Saint-Martin » (actuelle Chaussée Brunehaut) qui « desservait Coye ».
Saint-Martin était le patron du royaume mérovingien et le protecteur du peuple franc. Il est particulièrement fêté, le 11 Novembre, dans le Nord de la France où son culte populaire révèle une longue tradition de partage de vêtements et de nourriture. Des rituels magiques, des coutumes pittoresques et des processions nocturnes aux flambeaux lui sont associés. A cette occasion, les enfants et les adultes fabriquent des lanternes fantastiques avec des courges, des betteraves, des potirons ou des pommes de terre qu'ils creusent et éclairent grâce à des petites bougies. A l'équinoxe d'automne, à la période de Samain/Halloween, au début du cycle hivernal, les célébrations de la Saint-Martin marquent leur empreinte dans le paysage. Des silhouettes fantastiques empruntent les fameux « chemins ferrés », à la frontière de la réalité et du conte...
Brunehilde ou Brunehaut (547-613) était une princesse wisigothe qui épousa Sigebert 1er, le roi des Francs en Austrasie. Elle apparut comme l'instigatrice d'une sorte de « vendetta » ou faide opposant Sigebert à son frère Chilpéric.
La faide (fehde en allemand), en vigueur dans les anciennes sociétés germaniques, consistait à exercer une vengeance de nature « privée » sur un individu reconnu coupable par un tribunal public.
Les livres d'histoire ont immortalisé les luttes fratricides et les intrigues de Brunehaut et de Frédégonde, l'épouse de Chilpéric.
Assassinée dans de terribles conditions, Brunehaut est considérée comme une reine damnée. Ses soldats la livrèrent à Clotaire II, l'unificateur du royaume Franc, fils de Frédégonde et de Chilpéric. Pendant trois jours, Brunehaut fut soumise aux brimades des hommes de troupe et finalement attachée par les cheveux à la queue d'un cheval.
D'après la légende, une pierre géante en grès fut édifiée, en guise de tombeau, pour son corps déchiqueté, là où s'arrêta la course endiablée du cheval. Cette Pierre Brunehaut se dresse en Belgique, près de Hollain, à la croisée de « six chemins ».
L'expression « Chaussée Brunehaut » évoque, depuis l'époque médiévale, un ensemble de routes mystérieuses qui auraient relié, suivant un tracé rectiligne, certaines cités de la Gaule. Ces routes énigmatiques ont suscité de nombreuses spéculations et controverses.
Les Chaussées Brunehaut sont-elles d'anciennes pistes néolithiques, des voies gauloises empruntées et restaurées par les Romains, des réseaux d'énergie tellurique révélés par un puissant archidruide, des routes tracées par le corps supplicié de Brunehaut ou d'autres légendaires chemins?
D'après d'anciennes inscriptions retrouvées sur des stèles ou des colonnes commémoratives, elles seraient des voies construites par les Romains et restaurées par l'infortunée Brunehaut.
Le château de la reine Blanche se love en terre de légendes, à l'instar du moulin qui contemplait autrefois l'étang de la Loge.
Au fil des époques, l'énergie générée par les moulins a permis aux hommes de moudre le grain, d'obtenir de l'huile, de broyer l'écorce des arbres riches en tanin (châtaignier, chêne) afin d'assurer la conservation des cuirs, de fouler les draps, de travailler le lin, la pâte à papier, de râper le tabac, de scier les troncs d'arbres, de forger le métal, de produire de l'électricité... Indispensables pendant des siècles, les moulins sont associés à une riche symbolique, celle des eaux fécondantes, de la roue et des forces matricielles. Au carrefour de l'eau et du vent, il évoque la régénération du temps, le cycle des saisons, la mort et la renaissance...
Sources et bibliographie
Ma thèse d'Histoire de l'Art à l'Université Michel de Montaigne (Bordeaux III).
Le Château de la Reine Blanche, une étude de Raoul de Broglie, conservateur-adjoint du Musée de Chantilly. APSOM/HR Mars 2009.
Nicolas BERGIER: Histoire des grands chemins de l'Empire Romain. 1736.
Louis GRAVES: Notice archéologique sur le département de l'Oise. 1839.

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