BLOG EN MODE BUISSONNIER
Je vous souhaite un très bel été!


Un cri strident, reconnaissable entre mille, un plumage iridescent et un caractère frondeur, voici la pie bavarde ou pica pica, l'une des espèces de corvidés les plus répandues dans nos villes et dans nos campagnes.

Elle se plaît dans ma rue, territoire arboré sur lequel elle étend son influence avec une énergie farouche, volant dans les plumes des pigeons, des merles et des étourneaux qui croisent son chemin, provoquant avec malice ses cousines les corneilles, utilisant le toit des voitures pour s'ébattre au soleil et ne supportant pas qu'on lui objecte quoi que ce soit.

Observer les pies au fil des jours m'amuse beaucoup. J'aime leur opiniâtreté, leur tempérament facétieux et leurs tentatives de séduction toujours renouvelées pour obtenir des privilèges et des gourmandises.

Elles adorent baigner leurs poussins dans les soucoupes d'eau accrochées à nos rebords de fenêtres mais j'ai beau m'armer de patience, je n'arrive jamais à photographier ces scènes charmantes tant elles se méfient et s'envolent vite.

Dans les dialectes de nos campagnes, la pie est appelée agace (Provence), agasse (Poitou) ou encore agache (Picardie)... mais elle tend à régresser de plus en plus dans les milieux ruraux, en raison de la modification des paysages, des cultures intensives et de l'usage de pesticides. Souvent chassée et peu appréciée dans le monde rural européen, elle s'est rapprochée des villes et s'est bien implantée dans les zones urbaines.
La pie est reconnaissable à son cri rauque et « explosif » que certains détestent mais que j'écoute avec plaisir (environnée de pies, je les entends « râler » toute la journée). Elle arbore un plumage noir majestueux sur le dessus du corps, au niveau de la tête, de la poitrine et de la partie sous-caudale, et blanc au niveau du ventre, des flancs, des rémiges primaires et à la base des ailes. Ce plumage noir d'encre a de magnifiques reflets métalliques, bleuâtres sur les ailes, violacés sur le corps et la tête, et verdâtres au niveau de sa longue queue. Le bec est noir, de même que les pattes et l'iris des yeux qui ressemblent à des perles d'obsidienne.

La pie bavarde, dessin naturaliste de Wilhelm von Wright (1810-1887).

Les pies vivent en moyenne une quinzaine d'années mais certaines ont dépassé l'âge de vingt ans.

Oiseau nécrophage, la pie joue dans la nature un rôle sanitaire conséquent en faisant disparaître les cadavres de nombreux petits animaux. Gourmande et omnivore, elle se nourrit d'insectes, de limaces et de vers, d'oeufs qu'elle dérobe dans les nids d'autres espèces, de jeunes poussins, de petits rongeurs, de lézards, de graines et de fruits, de détritus récupérés en ville et dans les jardins publics où elle perce les sacs poubelles avec une frénésie équivalente à celle de sa cousine, la corneille. Elle aime aussi le poisson.

Dans le tissu urbain, cet oiseau grégaire, irrépressiblement curieux, a trouvé de quoi s'épanouir.

La pie bavarde est attirée par les objets brillants, trait de caractère à l'origine de sa réputation de voleuse. Les études des biologistes et des ornithologues ont aussi démontré qu'elle est dotée d'une intelligence supérieure à celle d'autres espèces. Elle est capable de mémoriser, avec beaucoup de précision, l'emplacement de ses cachettes de nourriture et la configuration complexe des paysages. Elle est parvenue à s'adapter remarquablement aux contraintes de l'environnement et elle est le premier oiseau à avoir eu conscience de se « voir » dans un miroir.

Face à un prédateur, les pies se regroupent et agissent avec stratégie pour éloigner la menace. Elles ne supportent pas les chats. Elles décrivent des cercles au-dessus d'eux et les touchent brusquement avec leurs pattes ou leur queue, finissant par les chasser dans un concert de vocalises rauques et de claquements furibonds. Un spectacle qui vaut le détour!

Commune en Europe, en Asie, au nord-ouest de l'Afrique et en Amérique du Nord, la pie est de tempérament sédentaire et fidèle à son nid. Il lui arrive de migrer lors de grandes vagues de froid mais elle se contente surtout de « vagabonder » en hiver.

A partir de février, les couples de pies construisent un ou plusieurs nids dans les arbres ou sur les pylônes. Ces nids de forme ronde ou ovoïde, constitués d'un noyau de terre entouré de petites branches et de brindilles, peuvent être confondus avec des boules de gui. On y trouve toutes sortes d'objets brillants que la pie chaparde au gré de ses déplacements.

Une fois par an, la femelle pond de trois à dix œufs qu'elle couve seule pendant environ trois semaines. Après l'éclosion, les poussins restent dans le nid pendant un mois et sont nourris par les deux parents.

Un oeuf de pie, consacré aux divinités lunaires par les peuples chamaniques de l'ancienne Europe.

Une petite pie (Photographie de Dirk Baunack).

La pie aime les petits bois, les lieux riches en bosquets, les parcs arborés et les jardins spacieux des zones urbaines. Elle ne niche pas dans les forêts denses et son taux de fécondité et de survie est désormais plus élevé en ville qu'à la campagne.

Les arbres préférés des pies de mon quartier.

En dépit de son rôle important dans l'élimination des dépouilles animales, la pie reste mal aimée, à l'instar de la corneille, dans une grande partie de l'Europe. Les corvidés sont encore bien souvent considérés comme « nuisibles » et victimes de piégeage.

Protégée en Belgique et dans plusieurs pays de l'Union européenne, la pie ne l'est pas en France mais à cause de la régression de sa population dans les campagnes certaines associations interviennent auprès des autorités pour qu'elle soit préservée.

Ébouriffée dans la tempête!

En position stratégique


Rendez-vous galant


Dotée d'un caractère bien trempé, la pie peut également s'apprivoiser et se montrer affectueuse avec les humains. En raison de ses talents d'imitatrice, on la surnommait autrefois « Margot », nom qu'elle parvenait à prononcer facilement.

(Photographie DDM, P.C. - DDM pour la depeche.fr)
Le texte qui suit, entre guillemets, vient du site du journal La Dépêche. Il décrit la belle relation qui s'est établie entre une pie et le patron du café l'Amphore à Tarbes.
« Tarbes. La pie qui fume
Elle n'a pas de nom. Pour tous, elle est « La Pie ». Jolie pie bavarde, authentique pica pica qui, depuis le printemps, a adopté Philippe, le patron de l'Amphore. Ses clients. Mais aussi tous les habitués de l'avenue de la Marne qui connaissent son vice : le tabac. Car la pie de Philippe n'a pas son pareil pour venir se poser aux tables, en terrasse, tenter de se faire offrir un verre et prendre dans son bec les cigarettes des consommateurs ou du patron, cigarettes qu'elle ne rend jamais, partant vite se percher sur son balcon pour les y abandonner.
Bref, une pie qui est devenue rapidement plus qu'une attraction, l'oiseau fétiche, la mascotte du lieu où elle n'hésite pas non plus à venir piquer les petites cuillères. Agaçant ? Non, puisqu'elle amuse tout le monde. Et parce que chacun sait que la pie agace lorsqu'elle ne bavarde pas, ni ne jase ni ne jacasse ». C.C

Photographies de Rein Hofman.

La réputation de voleuse de la pie n'est plus à faire.

Elle a donné son nom à l'opéra de Gioachino Rossini (1792-1868): La gazza ladra (La pie voleuse) et ses facéties rythment le scénario de la bande dessinée d'Hergé: Les Bijoux de la Castafiore, paru en 1963.

Chapardeuse invétérée

Autrefois, des gangs de voleurs dressaient des pies afin qu'elles dérobent, dans les échoppes et les riches demeures, des bijoux et des pièces d'argenterie.
D'une toute autre manière, la pie est l'héroïne du tableau éponyme de Claude Monet (1840-1926).

Cette huile sur toile, réalisée sur le motif entre 1868 et 1869, est conservée au Musée d'Orsay.
A la fin des années 1860, Claude Monet se passionna pour la peinture des états transitoires ou fugitifs de la nature. Il chercha à capter la sensation, la couleur de l'instant, à rendre la magie des textures et des matières. Initiateur de cette nouvelle manière de créer, il entraîna à sa suite Camille Pissarro, Auguste Renoir et Alfred Sisley.
Entre éclats de soleil et danse des ombres, effets de brume et de neige, foisonnement des écorces et des matières, l'artiste nous aimante vers ce monde en blanc à la clarté intense et féerique, qui s'épanouit dans la campagne d'Étretat. Mais en raison de son audace et de sa nouveauté, ce défi pictural fut refusé par le jury du Salon de 1869.
Unique personnage vivant du tableau, la pie est juchée sur une barrière de bois rudimentaire qui sépare le tableau en deux parties. Minuscule dans le paysage ensorcelé, elle est l'élément majeur de la composition.

Elle règne sur une gamme de couleurs claires et brillantes, une diversité de nuances de blanc mêlées de touches de bleu, de brun et de noir qui se fondent avec virtuosité dans la lumière naturelle.
Le thème des paysages enneigés est récurrent dans l'oeuvre de Monet qui travaillait en plein air et cherchait à restituer les formes dans l'espace par le jaillissement de la lumière et l'émulsion des couleurs. La poésie des effets fugitifs de la nature le fascinait autant que les sensations éprouvées dans la contemplation de l'instant.
Pendant que la France connaissait de grands bouleversements dus à la révolution industrielle et que les habitants des campagnes se déplaçaient vers les villes, Monet choisit d'illustrer la splendeur des paysages ruraux. Peinte environ cinq ans avant la naissance officielle de l'Impressionnisme, l'oeuvre est profondément d'avant-garde.

Soulignons cependant que la pie, choisie comme emblème d'un monde naturel et antinomique avec la noirceur industrielle des villes, trouve aujourd'hui bien moins sa place dans les campagnes que dans le tissu urbain.

Une pie apparaît dans le tableau de Francisco de Goya (1746-1828) intitulé Portrait de Don Manuel Osorio Manrique de Zuniga (1784–1792).

Le héros de ce portrait, peint vers 1788, est un jeune comte, vêtu d'un magnifique costume rouge, et jouant avec une pie apprivoisée qui tient dans son bec la carte de visite du peintre.

Mais quelque chose de profondément inquiétant émane du tableau. Trois chats aux regards avides, hallucinés (on n'aperçoit de l'un d'eux que ses prunelles fantomatiques) contemplent fixement la pie, compagne et jouet de l'enfant mais aussi incarnation de son âme. L'âme, souvent figurée par des oiseaux est ici menacée par des forces étranges, représentées par le trio félin. On peut aussi interpréter l'oeuvre comme un préambule à l'initiation spirituelle de l'enfant qui devra affronter le monde des cauchemars et des terreurs nocturnes afin de grandir et de trouver sa place dans le monde qui l'entoure.

Nature morte à la pie, par Lucien Schmidt (1825-1891), conservée au Musée des Beaux-Arts de Pau.
A l'instar des autres corvidés, la pie imprègne l'imaginaire collectif par son cri si particulier et les légendes qui lui sont associées.
En Europe, elle apparaît comme le symbole des incorrigibles bavards, des voleurs et des filous. Dans les campagnes, elle fut longtemps considérée comme la métamorphose d'une sorcière se rendant au sabbat. Un vol de pies au-dessus d'un arbre foudroyé annonçait la venue du Diable et une malédiction lancée sur un territoire et ses habitants. Mais quand trois pies se manifestaient aux abords d'un site mégalithique, elles annonçaient la venue des déesses du destin.

Oiseau plutôt néfaste en Occident, la pie est perçue en Chine comme un porte-bonheur puissant et appelée « pie de la joie ». Elle est « celle qui apporte les bonnes nouvelles » et prévient de l'arrivée d'hôtes agréables. On la nomme xique ou xiqiao.
Une ancienne croyance invitait les époux devant être séparés quelques temps à casser un miroir en deux. Si l'un des deux rompait ses voeux, son morceau de miroir se transformait en pie afin de chuchoter les infidélités commises à l'oreille du conjoint. Des pies, symboles de chance et de bonheur amoureux, à l'instar des canards mandarins, décoraient souvent le cadre des miroirs de bronze.
Les émissaires des voeux étaient représentés sous la forme de douze pies environnées de bambous et de pruniers. A l'occasion des mariages, on offrait aux époux des cartes décorées d'un couple de pies.

Apercevoir une pie juchée sur une branche de grenadier ou un arbre formant ses feuilles au tout début du Printemps annonçait une nombreuse descendance.
La pie est une émanation de « l'Ancêtre », le Seigneur des Paroles Sages et des Mots Rusés, qui enseigne aux élus les secrets et les subtilités des anciens langages.
La légende du Bouvier (étoile Altaïr) et de la Tisserande (étoile Véga) relate que chaque septième jour du septième mois lunaire, les pies s'envolent pour tisser un pont nuptial sur la Voie Lactée.

Le bouvier et la tisserande, de part et d'autre de la « rivière argentée ».
Le bouvier était orphelin et menait, depuis l'enfance, une vie rude auprès de son frère et de son indélicate belle-sœur. Seul le bœuf qu'il possédait lui permettait de survivre. Au village, certains murmuraient que ce bœuf était un Immortel condamné, en raison d'un crime, à s'incarner dans le corps d'un boeuf.
Touché par la gentillesse et l'infortune du bouvier, le boeuf-divinité entreprit d'aider son maître à trouver l'amour. Il lui apparut en rêve et l'incita à rencontrer, le lendemain, la jolie tisserande qui se baignait dans une rivière appelée la Voie Lactée.
Le bouvier se rendit auprès de la rivière magique qui reflétait la voie céleste. Il aperçut de séduisantes fées qui s'ébattaient dans l'eau fraîche et déroba sans hésiter les vêtements de la tisserande. Les fées s'habillèrent en hâte et s'envolèrent, laissant la tisserande dénudée écouter la demande en mariage du bouvier.
La tisserande accepta et l'amour unit le jeune couple qui donna naissance à un garçon et à une fille.
Sa tâche accomplie, avant de mourir, le vieux bœuf-divinité demanda au bouvier de conserver sa peau. Le couple ôta la peau de l'animal et enterra ses restes sur un versant de la montagne.
Quelques temps plus tard, en apprenant le mariage du bouvier et de la tisserande, l'empereur de Jade et la déesse de la lune furent très contrariés. Ils ordonnèrent aux gardiens célestes d'aller chercher la tisserande, fille de l'empereur des nuées et fileuse des couleurs du ciel. Les gardiens profitèrent de l'absence du bouvier pour « emporter » la tisserande.
Le vent dit au bouvier ce qui s'était passé. Le bouvier s'enveloppa dans la peau du bœuf, prit ses deux enfants, et se lança à la poursuite des gardiens. Au moment où il allait les rattraper, la déesse ôta de sa chevelure une épingle d'or et accomplit un rituel en direction de la Voie Lactée qui se métamorphosa en un fleuve tempétueux. Le bouvier et la tisserande se regardèrent, les yeux brillants de larmes, de part et d'autre de l'étendue liquide qui les séparait.
Émus par la sincérité de leur amour, l'empereur et la déesse leur permirent de se rejoindre chaque année, le septième jour du septième mois lunaire. Ce jour-là, les pies s'envolent vers le ciel étoilé pour créer un pont qui enjambe la Voie Lactée. Ainsi, le bouvier et la tisserande parviennent à se retrouver.
On disait que les pies avaient la tête dégarnie à cause du travail exténuant qu'elles accomplissaient à ce moment-là.

Cette légende peut être assimilée à celle de la Saint-Valentin.

La pie est aussi la métamorphose de la fée Chen-niu, fille de Yen-ti, le roi du feu. Un jour, la foudre incendia son nid et elle s'éleva dans les cieux pour y rejoindre les Immortels. A l'instar de la grue, coursier volant des divinités, elle est un symbole de renaissance.
Au cours de certains rituels, les nids de pie (vides) étaient brûlés et les cendres récoltées mêlées à l'eau des bains dans lesquels on plongeait les oeufs de vers à soie.

D'après les croyances des indiens Sioux, la pie était la « mère de la connaissance ». Elle était aussi l'oiseau héraldique des peuples de Mandchourie et de Sibérie Orientale. Elle pouvait mettre les secrets en lumière, insuffler la force et la vaillance au combat et elle protégeait les nouveaux-nés.

Dans la Rome antique, des pies étaient sacrifiées au dieu Bacchus afin que, dans les vapeurs du vin, les mensonges soient balayés et les secrets soient révélés.

La mythologie grecque relate la compétition qui opposa les Piérides, neuf jeunes filles ambitieuses, filles du roi Piérus de Macédoine, et les neuf Muses. Vaincues lors d'un concours de chant jugé par Apollon, Pallas et les Nymphes, les Piérides furent métamorphosées en pies.

Le Défi des Piérides, 1765, par Giovanni Battista di Jacopo dit Rosso Fiorentino (1495-1540), Musée du Louvre.
Comme le souligne Jean-Yves Le Moing dans son ouvrage intitulé Les noms des lieux en Bretagne, la pie est bien représentée dans la toponymie bretonne avec les noms Kerbiguet, Kerbiquet, Poulpic, Rest ar Big, Loch ar Big, Castel-Pic etc... Cet oiseau mystérieux, totémique, messager entre l'humain et les forces invisibles, se manifeste sur les arbres sacrés, près des sources guérisseuses, des moulins légendaires et des alignements mégalithiques. Il figure aussi sur certains blasons comme à Bad Elster en Allemagne et d'après certains récits oraux, plusieurs chefs de tribus bretonnes arboraient une représentation de pie sur leur bouclier.


La pie bavarde est aussi une pie gourmande qui nous remémore des douceurs d'enfance à travers les affiches de la marque La Pie qui chante.

Je ne suis pas sponsorisée, j'ai une mémoire gustative!

Pour contempler de jolies vidéos de pies trouvées sur YouTube, vous pouvez cliquer sur les liens suivants.
http://www.youtube.com/watch?v=RXL3h_gw5KY
http://www.youtube.com/watch?v=tTqSnYXIaI4
Profitez bien des journées ensoleillées. Je vous remercie de vos gentils messages et je vous envoie de gros bisous!
Bibliographie
CHEVALIER Jean et GHEERBRANDT Alain: Dictionnaire des Symboles. Éditions Robert Laffont/Jupiter. Collection Bouquins.
CHIRON François: Dynamiques spatiale et démographique de la pie bavarde Pica pica en France: implications pour la gestion. Thèse de doctorat en écologie, soutenue le 23 février 2007, PDF, 322 pages.



Je pense à vous!

/image%2F0651418%2F20250102%2Fob_62dc81_image007.jpg)