
Au numéro 37 de la rue de la Bûcherie, à l'emplacement de l'ancien Port au Bois de Paris, les lecteurs compulsifs arpentent avec gourmandise les rayons d'une célèbre librairie.



Fondée, en 1919, par une américaine nommée Sylvia Beach (1887-1962) rue Dupuytren, dans le 6e arrondissement de Paris, elle fut déplacée, en 1921, au numéro 12, rue de l'Odéon.

Libraire au savoir cosmopolite, Sylvia Beach fut la compagne de l'éditrice et poétesse Adrienne Monnier (1892-1955), figure incontournable de la vie intellectuelle parisienne dans les premières décennies du XXe siècle.
En 1922, elle publia, dans son intégralité, le roman Ulysse de l'écrivain irlandais James Joyce (1882-1941).

James Joyce et Sylvia Beach en 1921.
Texte hautement controversé, Ulysse (Ulysses en anglais) fut interdit aux États-Unis jusqu'en 1931, en raison de son « caractère pornographique » mais Ernest Hemingway (1899-1961) le fit entrer en douce sur le sol américain.
Fortement décrié par les censeurs, Ulysse a aussi divisé les milieux littéraires. Des auteurs comme H.G. Wells (1866-1946) et Virginia Woolf (1882-1941) le détestèrent, le qualifiant de « vulgaire », « innommable », « écœurant », « prétentieux » alors que pour le poète et romancier Valéry Larbaud (1881-1957), Ulysse était tout simplement « génial » et « brillant ».
Ce roman attire mais peu de personnes s'aventurent à le lire jusqu'au bout. Pendant mes études littéraires à l'Université Michel de Montaigne à Bordeaux, je ne l'ai pas lu non plus en entier. Je croulais, comme mes camarades, sous les ouvrages à étudier... 3000 jusqu'à la Maîtrise alors je n'ai lu que les extraits polycopiés par nos professeurs. Quelques années plus tard, je m'y suis plongée, « intriguée » par les critiques virulentes qui lui étaient et lui sont toujours adressées par nombre de littéraires : « ouvrage atrocement chiant... », « œuvre pour malades mentaux », « monstre inqualifiable », « cloaque sexuel », « texte d'une vulgarité insupportable »... Mon opinion rejoint celle de Valéry Larbaud : Ulysse est incroyablement novateur et brillant !
Le synopsis est le suivant : Joyce relate l'odyssée, pendant la journée du 16 juin 1904, de deux personnages dans la ville de Dublin : Leopold Bloom (Ulysse), un agent publicitaire aux « mœurs hasardeuses » et Stephen Dedalus (Télémaque), jeune intellectuel désireux de vouer son existence à l'art. Après s'être croisés, tout au long de la journée, ils se retrouvent le soir dans un bordel pour des moments crus, directs, puissamment explicites, ponctués de réflexions sur l'art, le temps qui passe, l'absurdité de certains moments de la vie et... Je ne dévoile évidemment pas la fin.

James Joyce avec Sylvia Beach et Adrienne Monnier, 1938, à l'intérieur de Shakespeare and Company.
Le style de Joyce est comme un uppercut. Il nous plonge sans retenue dans le cerveau de ses personnages et nous précipite à travers les méandres de leurs pensées chaotiques. Libres de toute règle, les mots restituent la fureur de cette lave mentale qui s'enchevêtre avec les actions des corps et pour de nombreuses personnes, le résultat est tout bonnement incompréhensible. Pour d'autres, c'est le génie d'un des plus grands écrivains du XXe siècle qui s'exprime ainsi. Face à des opinions aussi violentes et tranchées, il faut s'armer de patience et lire les mille pages composant Ulysse, réécriture hallucinée de l'Odyssée tout en gardant l'esprit ouvert...

Marylin Monroe (1926-1962) plongée dans la lecture d'Ulysse.
Le 2 février 1922, Sylvia Beach publia dans son intégralité cet ouvrage qui parut, entre mars 1918 et décembre 1920, sous forme de feuilleton dans le magazine américain The Little Review. Son amour de l'art et de la liberté d'expression ne fléchit jamais. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, elle dissimula des livres « interdits » et en 1941, elle refusa de commercer avec les Nazis ce qui lui valut de voir fermer sa librairie. Elle reçut de nombreux soutiens dont celui d'Ernest Hemingway mais son combat contre l'obscurantisme, l'insécurité dans laquelle elle se trouva et la mort de Joyce, ami très cher, en 1941 altérèrent, pendant de longues années, sa santé.

Sylvia Beach parmi ses livres, dans la partie personnelle de la boutique.
Elle mourut en 1962 et, pour lui rendre hommage, le libraire américain George Whitman (1913-2011) rebaptisa « Shakespeare and Company » la librairie « Le Mistral » qu'il avait ouverte, en 1951, dans la rue de la Bûcherie. Le souvenir de la grande dame qu'était Sylvia Beach perdure donc à deux pas de la cathédrale Notre-Dame.

Sylvia Beach « croquée » sur l'une des fenêtres de la librairie.

Elle fut la marraine de la Génération Perdue, un courant littéraire qui désignait des auteurs américains de l'Entre-deux-Guerres expatriés à Paris.

Nom qui leur fut attribué par la poétesse, écrivaine, féministe, mécène et collectionneuse Gertrude Stein (1874-1946).

Portrait de Gertrude Stein dans son appartement, avant 1910, avec au mur son portrait peint par Pablo Picasso. Washington, Librairie du Congrès.
Leurs plus illustres représentants étaient Francis Scott Fitzgerald (1896-1940), Ernest Hemingway (1899-1961), John Steinbeck (1902-1968) ou encore John Dos Passos (1896-1970). Cette génération au talent prolifique céda la place à la Beat Generation, un mouvement artistique, émanation de l'esprit bohème, qui vit le jour aux Etats-Unis en 1950.
Le chef de file de cette Génération pleine d'intensité était Jack Kerouac (1922-1969), auteur du roman manifeste Sur la route, paru en 1957.

Jack Kerouac (crédit photo Tom Palumbo).
Avec Kerouac, William Burroughs (Le festin nu), Allen Ginsberg (Howl) et bien d'autres, la créativité de ce mouvement s'articula autour du mythe des grands espaces, de la spiritualité de la Nature, de la quête de la liberté et de l'exploration de mondes « parallèles », sous l'emprise ou non de substances psychoactives.
Aux racines de la libération sexuelle et du mode de vie décalé, déjanté, pétillant de la jeunesse des années 1960, la Beat Generation s'opposa au racisme, à l’homophobie et fit triompher des idées pacifistes et libertaires qui engendrèrent les mouvements contre la Guerre du Vietnam. Au Centre Pompidou, une très belle exposition vient de lui être consacrée.

Cet esprit libre et inventif est indissociable de l'histoire de « Shakespeare and Company » où l'on rencontre, devant les vitrines agréablement surannées ou le long des rangées de livres, des tumbleweeds, voyageurs d'un genre un peu particulier.

Tumbleweeds
Humaniste et communiste au grand coeur, George Whitman, surnommé le « Don Quichotte du Quartier Latin », aimait accueillir des personnes pour une ou plusieurs nuits, en échange de deux heures de travail quotidien dans la librairie, de la lecture d'un livre et de l'écriture de leur biographie en une page. Sa fille, Sylvia Whitman, a repris le flambeau en 2001. Elle poursuit cette tradition et héberge des écrivains de passage.

Sylvia et Georges Whitman, dans leur appartement situé au-dessus de la librairie. Merveilleuse photo qui décrit la passion pour la lecture d'un papa et de sa petite fille...
Les Whitman n'ont pas de lien de parenté avec Walt Whitman (1819-1892), l'un des maîtres de la poésie américaine du XIXe siècle, auteur d'un sublime recueil appelé Leaves of Grass (Feuilles d'Herbes) et dont le portrait est affiché sur l'un des murs extérieurs de la librairie.

Fin 2015, le célèbre bookstore a ouvert un café biologique d'où l'on bénéficie d'une vue imprenable sur Notre-Dame. Avec la chaotique année 2016 que j'ai vécu je n'ai pas eu l'occasion de m'y attabler mais je compte bien y faire un tour en 2017...

Je ne peux que vous encourager, si l'occasion se présente, à pousser les portes de ce lieu fascinant. Pour respecter la tranquillité des lecteurs, on ne peut pas prendre de photos à l'intérieur mais les images de la façade, maintes fois aperçues dans la série fantastique Highlander (dont je vous ai parlé dans mon article sur l'église Saint-Julien le Pauvre) doivent vous donner envie...
En attendant notre prochaine promenade, je pense bien à vous et vous souhaite une excellente fin de semaine. Merci de votre fidélité, gros bisous et couvrez-vous bien !

Une de mes citations préférées de James Joyce issue d'Ulysse :
« L'instinct, c'est comme cet oiseau qui mourait de soif et qui a pu boire l'eau de la cruche en jetant des cailloux dedans. »


Photos prises avec mon téléphone portable, un peu floues mais qui restituent bien l'atmosphère agréable des lieux...
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