Sur la rive droite de la Seine, les Guichets du Louvre dessinent un passage à travers un bâtiment majestueux, vitrine des arts qui se niche entre deux pavillons néo-renaissance. Au débouché du Pont du Carrousel, ces trois grandes ouvertures voûtées nous invitent à découvrir les visages d'un palais devenu musée.
Émanation de la toute puissance des Arts sous le règne de Napoléon III (1852-1870), cette entrée monumentale se pare d'un riche programme iconographique et rythme avec élégance la scénographie du Bord de l'Eau.
Le Triomphe d'Amphitrite, 1868, par Jean-Baptiste Cabet (1815-1876). Une belle que l'on contemple en cheminant le long du fleuve.
La Grande Galerie longeant la Seine fut construite, entre 1595 et 1610, sous le règne d'Henri IV, par Louis Métezeau (du côté est) et Jacques II Androuet du Cerceau (du côté ouest). Coupant l'enceinte de Charles V, elle permettait au roi d'accéder aux Tuileries depuis ses appartements du Louvre et se terminait par le Pavillon de Flore.
La perspective de la Grande Galerie, le Louvre d'Henri IV et les Tuileries sont mis à l'honneur sur cette carte murale, signée Louis Poisson (peintre du XVIIe siècle) et conservée dans la Galerie des Cerfs, au Château de Fontainebleau.
Après différentes évolutions, la partie occidentale de la galerie fut démolie puis reconstruite et élargie par l'architecte Hector-Martin Lefuel (1810-1880), dans un style imitant celui de Louis Métezeau (1560-1615). Les travées furent ornées de sculptures, de pilastres cannelés, de colonnes ciselées, de frises ornementales et de frontons.
Entre 1861 et 1870, Hector Lefuel aménagea la nouvelle façade du Louvre, côté Seine. De 1865 à 1868, il l'agrémenta de Guichets monumentaux ouverts sur la Place du Carrousel, entre le Pavillon Lesdiguières et le Pavillon de la Trémoille.

Le Pavillon Lesdiguières avant le début des travaux. (Photo Médiathèque de l'architecture et du patrimoine.).

Les vestiges du même pavillon à l'époque de la reconstruction .
Cette photo d'Édouard Baldus (1813-1889), datant de décembre 1865, décrit le futur emplacement des Guichets. Nous apercevons une partie de l'ancien Pont du Carrousel et, en direction des tours de Notre-Dame, le Pont des Arts et le Pont-Neuf. (Le musée d'Orsay acquit en 1988 cette épreuve sur papier albuminé, conservée sous la cote cliché 02-001217, numéro d'inventaire PHO1988-113.)
On admirait autrefois, au-dessus de l'arche centrale, une figure équestre en bronze de l'Empereur Napoléon III, réalisée par Antoine Barye (1796-1895).

Il n'existe que peu d'archives à propos de ce bas-relief et la photo a été très difficile à trouver, comme une grande partie de la documentation de cet article...
En décembre 1866, Barye reçut la commande du Napoléon III à cheval, destiné à compléter la décoration centrale des Guichets, côté Seine. Son installation en 1868 engendra de virulentes critiques, la figuration du souverain en empereur romain étant jugée trop massive et inappropriée.
Le 5 septembre 1870, l'oeuvre fut arrachée sur l'ordre du Maire de Paris, désireux de faire disparaître les emblèmes impériaux et les morceaux furent relégués dans un dépôt. Recueillis en 1922 par le Département des sculptures du Louvre, ils ne furent restaurés qu'après leur transfert à Compiègne, en 1973. Hélas les jambes du cheval, fracassées en 1870, n'ont jamais été retrouvées.
Hector Lefuel, insatisfait du travail de Barye, commanda au sculpteur Alfred Jacquemart (1824-1896) une maquette, en vue de remplacer la première statue de l'empereur.

Le musée du Louvre conserve l'esquisse en cire du projet, sur architecture de bois, signée A.J. et présentant Napoléon III à cheval en costume romain mais l'oeuvre définitive ne vit jamais le jour.
La statue impériale fut remplacée, en 1877, par le Génie des Arts d'Antonin Mercié mais les allégories aquatiques qui encadraient la figure équestre de Napoléon III ont été conservées.
Sculptées par Antoine Barye, elles représentent la Rivière, du côté gauche, et le Fleuve, du côté droit.

La Rivière
Le Fleuve
La couronne napoléonienne et l'aigle impérial aux ailes déployées sont toujours en place au sommet du fronton, sculpté par Théodore-Charles Gruyère (1813-1885).
Le Génie des Arts rayonne tel Apollon, le dieu du soleil. Il chevauche Pégase, le cheval ailé, qui se cabre vers le ciel dans un mouvement de conquête. A côté d'eux, voltige la Renommée, muse drapée tenant à la main un rameau de laurier.

Des lignes souples animent la composition, rythmée par le jaillissement des draperies, le galbe élégant des figures et la puissance du relief qui aimante la lumière.
Le Génie des Arts, photographié après 1870 par Charles Marville(1813-1879). (Photo musée d'Orsay.)

Le Génie des Arts à l'affiche!
Les imposantes toitures des pavillons sont couronnées par des clochetons ouvragés qui affichent un curieux monogramme.

Des N renversés! Une subtile manière de renverser l'empereur Napoléon III, au règne de plus en plus controversé à l'époque de la construction des Guichets? Ou (les spéculations vont bon train et sont sujettes à caution...) un cryptage amoureux: l'inverse de la « haine » signifiant l'amour?
De part et d'autre de l'arche centrale, le sculpteur François Jouffroy (1806-1882) a réalisé deux groupes allégoriques: la Marine Guerrière et la Marine Marchande.

De luxuriantes sculptures orientées vers le Pont du Carrousel et le Quai Voltaire, sur la rive gauche et adossées à des bossages architecturaux décorés de multiples « vermiculures » ou « glyphes vermiculés », rappelant les décors de la Renaissance.
La Marine Guerrière, 1866.
La Marine Marchande, 1866.
La marine connut, sous le règne de Napoléon III, des progrès conséquents. Utilisant la vapeur comme moyen de propulsion, la flotte de l'empereur sillonna les mers du globe et s'implanta dans plusieurs territoires d'intérêt stratégique (Congo, Guinée, Amazonie, Guyane...). Cette expansion favorisa l'essor du commerce maritime et fluvial et le développement de nombreuses missions scientifiques.

Conçues comme des piliers de la puissance nationale, ces allégories aquatiques se parent de chérubins gracieux, de fruits, de rostres de navires et de têtes de bélier, emblèmes solaires de force et de courage.

Pour rejoindre la Place du Carrousel, nous traversons ces arcades voûtées où la sobriété est de mise mais l'ensemble abrite une forêt de réverbères et de belles portes ornées d'emblèmes impériaux, à l'instar de celle-ci:

J'apprécie le décor raffiné de ce soupirail qui titille mon imagination...
La Place du Carrousel offre un agréable panorama sur les ailes du Louvre et l'Arc de Triomphe du Carrousel, construit, de 1807 à 1809, par les célèbres architectes Percier et Fontaine.
Cet arbre-lampadaire déroule avec grâce les courbes de ses branches...
Les trois arches carrossables des Guichets s'insèrent entre deux pavillons dont le décor s'inspire des ornements de la Renaissance.

Chiffres, emblèmes, rinceaux, masques, fruits, cartouches, oculus et réseaux vermiculés...

Le Pavillon Lesdiguières fut érigé en l'honneur de François de Bonne (1543-1626), baron de Champsaur, dernier Connétable de France et premier duc de Lesdiguières, entre 1622 et 1626.

Médaille en fonte à l'effigie du duc de Lesdiguières, 1600, par le graveur Guillaume Dupré. (Merci au site de numismatique Inumis.)


Les gracieuses Renommées sont l'oeuvre d'Auguste Poitevin (1819-1873).

(Photo d'Édouard Baldus, musée d'Orsay.)
En 1855, le Pavillon Lesdiguières accueillit une statuaire monumentale qui resta en place pendant seulement dix ans.

La Gloire et l'Immortalité d'Auguste Dumont (1801-1884), projet de fronton en plâtre conservé au Musée du Louvre.

Le fronton photographié par Édouard Baldus, 1855-1857. (Photo musée d'Orsay).
Le Génie de la Guerre, d'Auguste Dumont.(Photo Édouard Baldus, musée d'Orsay.)

(Le Pavillon Lesdiguières, Édouard Baldus, 1857, photo musée d'Orsay.)

Le Pavillon de la Trémoille rend hommage à Henri de la Trémoille (1598-1674), Maître de camp de la cavalerie légère de France, sous le règne de Louis XIII.

Les statues couronnant les toitures de ces pavillons sont caractéristiques du style Beaux-Arts, un savant mélange d'éclectisme architectural et de classicisme triomphant, en vigueur de 1860 jusqu'à la Première Guerre Mondiale et contemporain du style victorien en Angleterre.
Il se caractérise par une profusion de détails architectoniques: statues, colonnes, balustrades, arches, guirlandes et pilastres décorés, escaliers monumentaux et se réfère à un éventail de styles issus de l'Antiquité, du Baroque et du Classicisme.


Il naquit lors des grands travaux d'extension réalisés au Louvre par Louis Visconti et Hector Lefuel et célèbre les institutions majeures que sont l'École des Beaux-Arts et l'Académie des Beaux-Arts.
La prestigieuse École des Beaux-Arts se dresse Quai Malaquais, sur la rive gauche de la Seine, de l'autre côté du Pont du Carrousel. Ainsi s'établit un lien subtil entre les temples du dessin, de la peinture, de la sculpture et de l'architecture.

La traversée des Guichets du Louvre nous fait redécouvrir la sculpture française de la seconde moitié du XIXe siècle et les artistes les plus en vogue de l'époque.

Augustin Dumont (1801-1884) réalisa, au sommet du Pavillon Lesdiguières, les allégories de l'Architecture et de la Sculpture, sciences maîtresses sur lesquelles s'appuyait la propagande héroïque de Napoléon III.
L'Architecture, 1868.
Ces oeuvres traduisent la volonté de l'empereur d' « incarner » le XIXe siècle et d'inscrire son empreinte magistrale dans le domaine des arts.
La Sculpture, 1868.
Nous devons à cet artiste prestigieux le Génie de la Bastille (1835) et le Napoléon Ier en César (1863) de la Colonne Vendôme.
De part et d'autre de la majestueuse toiture, deux guerriers assis, sculptés par Jean Joseph Perraud (1819-1876), incarnent les vertus héroïques antiques.

Deux lions majestueux, signés Emmanuel Fremiet (1824-1910).
Ce sculpteur néoclassique, apprécié pour ses sculptures animalières aux expressions naturalistes, connut la célébrité grâce à la statue équestre de Jeanne d'Arc en bronze doré, située Place des Pyramides et à l'impétueux Saint-Michel terrassant le dragon, installé au sommet de la flèche du Mont Saint-Michel (1897) et couronnant, en plus petit, le campanile de l'église Saint-Michel des Batignolles.
Gardiens des temples et des palais, symboles de protection et de pouvoir, les lions sont les figures tutélaires d'une France qui rayonne sur l'Europe et les arts.
Des sculptures de chérubins et de génies exaltent la mémoire des anciens Empires et la puissance navale et militaire de la France.

La Guerre de Democrito Gandolfi(1797-1874).

(Photo d'Édouard Baldus, musée d'Orsay.)

La Navigation de Pierre Travaux(1822-1869).

(Photo Édouard Baldus, musée d'Orsay).

L'Asie de Jean-Jacques Elshoecht(1797-1856).

(Photo Édouard Baldus, musée d'Orsay).

Les Combats de Edme Jean Louis Sornet(1802-1876). L'oeuvre a malheureusement subi les outrages du temps...

(Photo Édouard Baldus, musée d'Orsay).
Sur les couronnements du Pavillon de Trémoille, trois groupes de Génies répondent à la même esthétique.

La Vengeance de Louis-Léopold Chambard(1811-1895).
Le glaive et les rameaux de laurier symbolisent les succès militaires de l'Antiquité. La tête de Méduse (Gorgonéion) fut tranchée par le héros Persée qui l'offrit à Athéna, la déesse des arts et de la guerre.
La Navigation de Louis Meunier,1868.

La Chasse par Aimé-Napoléon Perrey (1813-1883).
Ce sculpteur, très prolifique en son temps, réalisa de nombreuses sculptures pour les églises et les monuments de Paris. Il fut aussi l'auteur, en 1881, de trois Chevaliers sur les huit qui couronnent la toiture de l'Hôtel de Ville de Paris. Ces chevaliers décorent la bannière de mon blog!
La chasse fut une activité très prisée sous le règne de Napoléon III qui rétablit, en 1852, la vénerie impériale et initia la construction de plusieurs pavillons de chasse.
De nombreuses voix décrièrent à l'époque ce florilège de statues, le qualifiant de « pompeux pastiche de l'antique » et jugeant « indigestes » les ornements représentés. Hector Lefuel dut alors défendre, sur la scène publique, son « projet de restauration ». Il fallut attendre les travaux de construction de la Pyramide dans la cour Napoléon pour que ces oeuvres typiques du style Beaux-Arts soient redécouvertes et appréhendées sous un jour nouveau.
J'aime tout particulièrement ce tableau de Georges Stein (1870-1955), intitulé Paris, Pont du Carrousel. L'artiste, qui excellait à croquer sur le vif les parisiens de la Belle-Époque, nous livre une scène au naturel des plus gracieux, dans une subtile alchimie de tons roses et gris. Vous reconnaîtrez, dans le fond, le Pavillon Lesdiguières et son beau clocheton, les Guichets et le Génie des Arts...
Le Louvre est un aimant à désirs... On s'y précipite par une myriade de portes. On y entre avec une fièvre d'explorateur, espérant y dénicher la « merveille » qui embrasera notre imagination. Ce palais quasi millénaire, temple des rois et mémorial des différentes époques de l'Histoire, est aussi envoûtant à l'extérieur qu'à l'intérieur. Il nous offre, à toutes saisons, une parure de symboles, d'ornements et de statues et nous invite à caresser, avec une authentique ferveur, les courbes de son architecture.
Bibliographie
Dictionnaire général des artistes de l'École Française depuis l'origine des arts du dessin jusqu'à nos jours: architectes, peintres, sculpteurs, graveurs et lithographes.Paris: Renouard, 1882-1885.
Gustave PESSARD: Nouveau dictionnaire historique de Paris.Paris: Lejay, 1904.
Félix DE ROCHEGUDE: Promenades dans toutes les rues de Paris. Paris: Hachette, 1910.
Les Guichets du Louvre dans le Paris illustré, 1869.

Le Pont du Carrousel et les Guichets du Louvre (merci au site timbresponts.fr).


