
A quelques encablures de Notre-Dame, une séduisante petite église au destin complexe borde le square Viviani. Accessible par un lacis de rues ayant échappé aux grands travaux haussmanniens, elle nous ramène, avec l'église Saint-Germain-des-Prés, aux premiers temps de la mémoire religieuse de Paris.

L'église, photographiée entre 1898 et 1927 par Eugène Atget (1857-1927). Épreuve sur papier albuminé à partir d'un négatif verre au gélatino-bromure d'argent, conservée au Musée d'Orsay.

Élégance et pureté des lignes du chevet actuel. À l'abside principale sont accolées des absidioles appuyées sur des contreforts dont l'allure est caractéristique des constructions du XIIe siècle.
Marquant l'intersection de deux importantes voies romaines -dont le cardo maximus, axe principal orienté nord sud qui passait par la rue Saint-Jacques-, elle fut construite, à une date incertaine, là où se dressait un oratoire du VIe siècle destiné à accueillir les pèlerins de Compostelle. D'après l'historien Grégoire de Tours (538-594), afin de lui assurer une renommée durable, l'évêque Saint-Germain (490-576) aurait séjourné dans ses dépendances et l'aurait dotée des reliques de Saint-Julien de Brioude, un soldat romain converti au christianisme qui aurait subi le martyre en 304.

En réalité, plusieurs « Julien » ont été honorés en ce lieu : Julien le Martyr, évêque de Brioude, Julien le Confesseur, évêque du Mans dit Julien le Pauvre et Julien l'Hospitalier.

Les invasions normandes ne l'épargnèrent pas mais il n'existe pas d'ouvrage décrivant l'état dans lequel elle se trouva. Devenue la propriété de deux seigneurs laïques (Étienne de Vitry et Hugues de Munteler), elle fut cédée par les descendants de ces derniers au puissant Ordre de Cluny. En 1045, le roi Henri Ier (1008-1060) la donna au Chapitre de Notre-Dame.

L'église en 1880 vue du côté nord. On aperçoit bien les contreforts et les absidioles dont je parlais plus haut.

Aux alentours de 1120, Saint-Julien passa sous l'obédience de l'abbaye de Longpont, une abbaye cistercienne fortifiée située dans l'Aisne. De 1165 à 1220, les Cisterciens la firent reconstruire pour accueillir les pèlerins et les voyageurs désargentés. Définitivement consacrée à Saint-Julien le Pauvre, elle accueillit jusqu'en 1524 les houleuses assemblées de l'Université et en 1651, elle fut donnée à l'Hôtel-Dieu qui « étouffait » dans ses bâtiments. Très dégradée, elle subit de profondes transformations. La façade actuelle date de cette époque-là.

Les chapiteaux que nous voyons aujourd'hui ont été réalisés à la fin du XIIIe siècle.
Utilisée au fil des siècles comme magasin, dépôt de laine et même grenier à sel pendant la Révolution, la petite église « aux allures de chapelle de campagne » accueillit plusieurs confréries (maçons, couvreurs, charpentiers, fondeurs, papetiers...) Elle échappa de justesse à la désacralisation et fut rendue au culte en 1826 par Monseigneur Hyacinthe-Louis de Quélen (1778-1839), 125ème archevêque de Paris. On l'associa au rite catholique grec byzantin ou melchite, premier rite oriental célébré dans la capitale, à partir de 1889 ou de 1892. Les dates varient suivant les auteurs et les inscriptions retrouvées.

Pendant plusieurs siècles, sa cloche romane au timbre cristallin rythma la vie estudiantine du Quartier Latin et fut considérée comme la gardienne de la première Sorbonne. La cloche sonnait le début des cours, à cinq heures du matin en été et à six heures en hiver et les clercs s'installaient, sur des bottes de foin, à l'emplacement du square actuel, pour écouter les leçons des maîtres de l'Université.

Sur cette photographie d'Eugène Atget, prise entre 1898 et 1927, on aperçoit la tourelle qui abritait la cloche indispensable au bon déroulement des activités d'alors.

Le foin, appelé autrefois « feurre », était récupéré en quantité importante dans les rues voisines aux noms évocateurs : rue du Fouarre, rue de la Huchette, rue de la Bûcherie...

Le poète florentin Dante Alighieri (1265-1321) fréquenta, en 1304, ce creuset d'effervescence culturelle mais d'autres illustres personnages s'y succédèrent : Pierre Abélard (1079-1142), Thomas d'Aquin (1225-1274), Pétrarque (1304-1374), François Villon (1431-1463), Rabelais (1494-1553)... Le portrait de Dante, anonyme, est conservé au Musée Communal du château de Blois.
Saint-Julien fut aussi très appréciée par les artistes du mouvement Dada qui furent les contradicteurs, pendant la Première Guerre Mondiale, des conventions et des contraintes idéologiques, esthétiques et politiques de leur temps.

Les voici à l'emplacement de l'actuel square Viviani. Ils regardent en direction de Saint-Julien et Notre-Dame est en arrière-plan. Parmi eux on trouvait André Breton, Louis Aragon, Tristan Tzara, Paul Eluard et bien d'autres...

Entre 1920 et 1921, ils ont photographié l'entrée de Saint-Julien (image ci-dessus). A l'époque, on pouvait voir la grille d'un puits du VIIe siècle se trouvant jadis à l'intérieur de l'église.
De l'autre côté, près du chevet, il demeure les traces d'une source réputée miraculeuse dont les eaux, destinées à guérir les problèmes oculaires, étaient vendues au profit des bonnes œuvres de Saint-Julien.


Les racines architecturales et spirituelles de l'église Saint-Julien sont profondes mais il est presque « miraculeux » qu'elle soit parvenue jusqu'à nous. Édifiée sur un îlot appelé « le clos de Mauvoisin », « le mauvais voisin », en raison des colères et des crues de la Seine, elle appartenait à un bourg constitué de ruelles sinueuses, de maisons gothiques, de commerces de poisson et de viande, « d'hostelleries » aux noms pittoresques et de « maisons de joie » où les colères estudiantines et les révoltes historiques des habitants de Paris firent de nombreux dégâts.
Elle fut souvent le théâtre de querelles opposant les étudiants aux plus hautes instances de l'Université et certains jours, à l'intérieur comme à l'extérieur, on assistait à de véritables émeutes.
En 1525, lors de l'élection du recteur, les « escholiers » s'enflammèrent, brisant les portes et les fenêtres et jetant toutes sortes de projectiles sur les personnes en train de voter. Suite à ce chaos, le Parlement décida que l'élection aurait lieu aux Mathurins, dans l'actuel 8e arrondissement de Paris et, quelques temps plus tard, l'Université fut transférée sur la Montagne Sainte-Geneviève.

Elle faillit être sérieusement endommagée pendant la Libération de Paris quand les combats firent rage dans le fortin de la Huchette, place du Petit Pont, en face de Notre-Dame, en août 1944. Et il y a quelques semaines, c'est juste « à côté » qu'un « gang » de femmes abruties, disciples des idées mortifères de Daesh ont abandonné une voiture remplie de bonbonnes de gaz qui n'ont pas explosé...
Heureusement, la plupart du temps, quand elle apparaît dans les médias c'est pour servir de décor aux scènes d'un film ou d'une série. On la voit, entre autres, dans plusieurs saisons de la série fantastique Highlander ou dans Sœur Thérèse.com.

Vers 1900, une iconostase ou barrière d'icônes fut créée pour séparer le chœur de la nef. On utilisa pour la circonstance des essences de bois précieux: de l'olivier, du figuier, du chêne, de l'abricotier, du palissandre et du bois de rose.

L'iconostase de Saint-Julien est une cloison de bois enluminée, percée de trois portes, qui accueille plusieurs rangées d'icônes. Transférée de Damas, elle a remplacé le chœur du XIIIe siècle, soutenu par des piliers aux chapiteaux sculptés de feuilles d'acanthe, de flore aquatique et de masques féminins, chapiteaux qui servirent de source d'inspiration aux sculpteurs de Notre-Dame. La grande majorité de ces sculptures a hélas été détruite.
L'un des chapiteaux les plus célèbres illustre le thème de la femme oiseau, la sirène harpie qui séduit les imprudents et joue les initiatrices auprès de l'âme du pêcheur.

Désolée pour la piètre qualité de ma photo, je n'ai pas réussi à faire mieux !


L'iconostase, photographiée par Atget. Source gallica.bnf.fr
Une « légende noire » -et pourtant bien ancrée dans la réalité- est rapportée par l'écrivain Joris-Karl Huysmans (1848-1907). Elle est associée à la tragédie vécue, au XVIIe siècle, par Julien de Ravalet et sa sœur Marguerite, adolescents très amoureux l'un de l'autre en dépit de leurs liens fraternels. Ils s'enfuirent pour vivre leur passion, eurent un enfant et furent condamnés pour inceste, crime de fornication et adultère aggravé (Marguerite avait été mariée de force). On les décapita à l'épée de justice, le 2 décembre 1603, en place de Grève et leurs têtes furent conservées, pendant un laps de temps incertain, dans l'église Saint-Julien le Pauvre. Leurs corps auraient dû être jetés dans le charnier de Montfaucon mais, en raison de leur noble lignage, Henri IV (1553-1610) accepta qu'ils soient inhumés en l'église Saint-Jean en Grève.
On lisait sur leur pierre tombale :
« Cy gisent le frère et la sœur
Passant, ne t'informe point
De la cause de leur mort
Passe et prie Dieu
Pour leur âme. »
Si vous désirez connaître les détails de leur histoire romantique et tourmentée, je vous conseille le roman d'Yves Jacob intitulé Les anges maudits de Tourlaville. Sur le même thème, un film intitulé Julien et Marguerite, réalisé par Valérie Donzelli, a fait partie, en 2015, de la sélection et de la compétition officielle du Festival de Cannes.

Écrivain, critique d'art, esthète, infatigable promeneur... Huysmans était fasciné par le vieux Paris des ombres et des mystères où se love la petite église Saint-Julien. Il y fait référence dans de remarquables ouvrages comme Les églises de Paris ou A Paris qui célèbre l'atmosphère vivante, pittoresque, ambivalente des quartiers de la capitale.

A travers ses flâneries inspirées, il invite le lecteur à le suivre, pas à pas, là où crépitent les vieilles pierres. J'aime énormément cet auteur qui était aussi un grand amoureux des chats !

Cette promenade à Saint-Julien le Pauvre s'achève mais d'autres articles sur l'histoire des rues alentour sont en préparation alors, si vous le voulez bien, nous nous retrouverons bientôt. En vous remerciant de votre fidélité et de vos si gentilles pensées concernant ma santé, je vous souhaite de radieuses journées d'automne. Gros bisous !

Bibliographie
BÉRAUD et DUFEY : Dictionnaire historique de Paris, 1828.
Jacques-Antoine DULAURE: Histoire de Paris. Paris: Gabriel Roux, 1853.
HURTAUT et MAGNY : Dictionnaire de la ville de Paris et de ses environs, 1779.
Abbé LEBEUF : Histoire de la ville et du diocèse de Paris, 1754.
Jean-Baptiste de SAINT-VICTOR : Tableau historique et pittoresque de Paris, 1822.
Henri SAUVAL: Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris. Paris, 1724. 3 volumes in-8°.
Héron de VILLEFOSSE: Histoire de Paris. Grasset, coll. « Livre de Poche », 1995.
