
Je continue, avec plaisir et émotion, en souvenir de Lady Marianne, la tradition du Poème du Mardi...
Et cette semaine, je n'ai pas résisté à l'envie de mettre en résonance un poème signé Germain Nouveau (1851-1920) et le sublime Baiser de Rodin que j'ai photographié en toutes saisons...

Le Baiser
Comme une ville qui s'allume
Et que le vent achève d'embraser,
Tout mon cœur brûle et se consume,
J'ai soif, oh ! j'ai soif d'un baiser.
Baiser de la bouche et des lèvres
Où notre amour vient se poser,
Plein de délices et de fièvres,
Ah ! j'ai soif, j'ai soif d'un baiser !
Baiser multiplié que l'homme
Ne pourra jamais épuiser,
Ô toi, que tout mon être nomme,
J'ai soif, oui, j'ai soif d'un baiser.
Fruit doux où la lèvre s'amuse,
Beau fruit qui rit de s'écraser,
Qu'il se donne ou qu'il se refuse,
Je veux vivre pour ce baiser.
Baiser d'amour qui règne et sonne
Au cœur battant à se briser,
Qu'il se refuse ou qu'il se donne,
Je veux mourir de ce baiser.
Germain Nouveau (1851-1920) fut un poète sensible et mystique, un être secret dont la biographie recèle de nombreuses zones d'ombre mais les spécialistes en littérature rapportent qu'il fut l'ami et sûrement l'amant d'Arthur Rimbaud. Sont le soutien et son influence s'imprégnèrent dans les « Illuminations », recueil poétique ô combien célèbre du même Rimbaud.

D'un Baiser de Poésie à un Baiser Sculpté qui fait battre le sang dans les veines...

Gourmandise artistique pour les promeneurs, l'un des exemplaires du Baiser d'Auguste Rodin (1840-1917) trône face à l'entrée de l'Orangerie des Tuileries.
Au premier regard, on se laisse conquérir par l'érotisme triomphant de l’œuvre, connue dans le monde entier. On tombe sous le charme de ces jeux de courbes enlacées, on savoure ce qui émane de ce puissant toucher...

Indissociable de la vision artistique de Rodin, le thème du couple connut une apothéose avec Le Baiser, réalisé en marbre à la demande de l'État Français pour l'Exposition Universelle de 1889 mais la première évocation de l’œuvre fut une sculpture en terre cuite, de petite taille, intitulée « Francesca de Rimini ». Elle datait de 1887.
Une version plus grande s'appela « La Foi » avant de devenir « Le Baiser ».

La version en bronze, fondue par Alexis Rudier, un artiste familier de Rodin, se love depuis 1998 sur la Terrasse de l'Orangerie, aux Tuileries. Elle fut retrouvée en Allemagne après la Seconde Guerre Mondiale et placée dans les Jardins de l'Hôtel de Matignon avant de rejoindre les Tuileries, aux abords de la Place de la Concorde.
Le Baiser fait allusion aux tragiques amours de Paolo Malatesta et de Francesca da Polenta. Issus du cercle II du chant V de la première partie de la trilogie de La Divine Comédie de Dante (1265-1321), ils furent assassinés par Gianciotto (ou Giancotto) Malatesta, mari de Francesca et frère de Paolo. Le groupe devait être placé parmi les œuvres décorant la Porte de l'Enfer mais Rodin y renonça.

Rodin dans son atelier, fin 1888 ou début 1889.


De nombreuses versions du Baiser furent commandées et le thème des amants maudits, condamnés à errer dans les enfers pour crime de luxure, devint l'un des thèmes favoris des artistes romantiques.

Paolo et Francesca, 1819, par Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867).
Le peintre décrit l'instant où le mari jaloux surprend les jeunes gens, troublés par la lecture de l'histoire de la reine Guenièvre et de Lancelot du Lac. Grâce au thème choisi, à la beauté des costumes et aux couleurs pleines d'éclat (le rouge intense de la robe est magnifique) la réception de l’œuvre par le public fut des plus positives. Les sujets romanesques et les personnages associés au Moyen-Âge étaient en effet très appréciés.
« Nous lisions un jour par agrément
de Lancelot, comment amour le prit
nous étions seuls et sans aucun soupçon.
Plusieurs fois la lecture nous fit lever les yeux
et décolora nos visages.
Mais un seul point fut ce qui nous vaincu.
Lorsque nous vîmes le rire désiré
être baisé par tel amant
celui ci qui jamais plus ne sera loin de moi
me baisa la bouche tout tremblant
Galehaut fut le livre et celui qui le fit.
Ce jour là, nous ne lûmes pas plus avant. »
Je suggère aux personnes intéressées un article intitulé « Galehaut et l'Éros mélancolique », de Jacques Roubaud, paru dans le Bulletin de l'Association Guillaume Budé, en 1982. L'article évoque les tragiques amours de Paolo et de Francesca et aussi le mystère Galehaut... Celui qui « fut le livre et qui le fit »... Galehaut, le Seigneur des Îles Lointaines, Chevalier de la Table Ronde, fils de Brunor, et d'une reine mythique irlandaise, appelée la Belle Géante... Ami de Lancelot, il intercédait régulièrement pour les rencontres amoureuses entre Lancelot et Guenièvre...

Dante et Virgile avec les fantômes de Paolo et Francesca, 1835, par Ary Scheffer (1795-1858)
Jugés coupables par les hypocrites et les bien pensants d'avoir laissé la passion charnelle l'emporter sur la prétendue décence et la raison, Paolo et Francesca furent réhabilités par les artistes qui les représentèrent. Dans l’œuvre de Scheffer, maître ardent du Romantisme, l'attirance sexuelle des jeunes gens est magnifiée par la délicatesse des lignes et le travail sur la lumière opalescente et nacrée. La présence en retrait de Virgile et de Dante signifie que la passion n'est pas un pêché et qu'à travers l'union des corps, les âmes sœurs triompheront des épreuves et de l'obscurité.
Les amours interdites de Paolo et de Francesca ont profondément inspiré les artistes à la fin du XVIIIe siècle et au XIXe siècle, ce thème fut l'un des plus appréciés en histoire de l'art. Il fut aussi important que l'expression des amours de Roméo et Juliette de Shakespeare (1564-1616) et que la mystérieuse passion qui liait Faust et Marguerite dans l’œuvre de Goethe (1749-1832).
Paolo et Francesca devinrent des figures amoureuses, tragiques, voluptueuses, charnelles, romantiques, incontournables... Leur amour rayonnant au-delà de la mort...
« Tous ceux qui ont aimé, tous ceux qui aiment, tous ceux qui aimeront s’arrêteront émus et charmés devant le groupe de Francesca et de Paolo, que l’Enfer du Dante semble n’avoir accueilli dans son cercle douloureux, que pour assurer l’éternité mystérieuse de leur étreinte passionnée. » Ph. Burty, Gazette des Beaux-Arts.10 / 5 / 1859, p. 57.

Paolo et Francesca, par Pierre-Claude-François Delorme (1783-1859).
Le thème de « l'idylle fatale » est ici aussi sublimé à travers un clair-obscur des plus élégants. Nous sommes juste avant le drame et nombre d'artistes ont su s'inspirer de ces amours au parfum de soufre pour en extraire la substantifique beauté !
Gianciotto Malatesta, le mari de Francesca s'apprête à traverser d'un coup de lame les corps en étreinte de sa jeune épouse et de Paolo. Ainsi, les amants connaîtront, dans la froideur de la mort, la chaleur de leurs deux sangs mélangés...

Paolo et Francesca, vers 1824-1825, par Eugène Delacroix (1798-1867).
« Mais puisque ton esprit désire tant connaître
La source dont jadis notre amour vint à naître
Je m’en vais faire, hélas en ces cruels instants,
Comme celui qui parle et pleure en même temps.
Un jour que nous lisions l’amoureuse aventure
De Lancelot souvent pendant cette lecture
Qui nous charmait tous deux de la même façon,
(Nous étions seuls alors et sans aucun soupçon),
Souvent sans y penser nos yeux se rencontrèrent,
Et notre front pâlit et nos voix se troublèrent ;
Mais un passage enfin dans ce livre si doux
Décida notre sort et triompha de nous :
Quand nous vîmes l’amant de Genièvre en délire,
Imprimer un baiser sur son divin sourire,
Lui, que rien ne pourra me ravir à présent,
Baisa ma bouche aussi, brûlant et frémissant » :
Dante Alighieri. La Divine Comédie (L’Enfer – Chant V)
Inconditionnel des écrits de Dante, Auguste Rodin était fasciné par l'histoire de Paolo et de Francesca. Grâce aux possibilités de la Sculpture, il a exprimé la Passion, celle qui explose dans un Baiser, celle qui le guida dans son Art et qu'il vécut, de manière ambivalente et turbulente avec la talentueuse Camille Claudel.

Après une exposition à succès au Salon de Paris en 1898, le fondeur Ferdinand Barbedienne (1810-1892) proposa à Rodin d'exécuter des réductions en bronze du Baiser. Elles furent particulièrement recherchées par les collectionneurs.

Photographiés quand on pouvait se promener sans masque et se bécoter sans soucis dans les jardins de Paris...
Le Baiser est l'apothéose du sentiment amoureux. Les amants fusionnent dans ce corps à corps d'une beauté inouïe. Leurs lèvres se donnent, s'épousent et leurs formes se dévoilent avec un bonheur émerveillé. Sous la voûte de feuilles, leur danse d'amour est un pur ravissement.
Le Baiser eut et possède encore un succès fou. Associé à l’image de la France aux Jeux Olympiques d’Atlanta en 1996, on le rencontre sur une infinité d'objets...

Les affiches des expositions changent... Le Baiser demeure !

Gros bisous chers Aminautes ! Merci de votre fidélité, elle m'est très précieuse, sachez-le...

